Terra 02 novembre 2017 à 08h00 | Par Claire Le Clève

Continuer ou se reconvertir : "une formation qui m’a beaucoup aidé"

Mars 2016. Éleveur de porc depuis 20 ans à Noyal-Pontivy (56), Romuald Le Strat, 45 ans, en pleine débâcle financière, accepte de s’inscrire à la formation "Continuer ou se reconvertir" qui lui est conseillée. Un an après, "beaucoup de choses ont changé". Il y revient, mais cette fois-ci en tant que témoin. Voici le récit d’une reconversion synonyme de reconstruction.

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Une formation qui a été déterminante pour la reconversion de Romuald Le Strat. "Et cette session, ça aide. Moi ça m’a beaucoup aidé".
Une formation qui a été déterminante pour la reconversion de Romuald Le Strat. "Et cette session, ça aide. Moi ça m’a beaucoup aidé". - © C.LC

"J’étais au fond du trou. Claude Legoff, conseiller en gestion à la chambre d’agriculture m’a indiqué qu’une session réalisée avec la MSA et la chambre allait débuter, que ça allait m’aider à y voir plus clair. Je crois que j’étais prêt. Et cette formation, ça aide", ne cache pas Romuald Le Strat. Depuis la large baie vitrée de la maison familiale, l’œil embrasse le doux relief des champs et les ocres de l’automne, butte sur les bâtiments d’une exploitation qui n’est plus la sienne. Un élevage de 230 truies naisseur-engraisseur sur 135 ha (essentiellement en location). Il l’a d’abord mené avec ses parents, puis sans eux, accompagné d'un salarié, dès 2009, jusqu’à son démembrement et la vente du cheptel, des bâtiments et de quelques terres l’an passé.

L'enchaînement

L’histoire de Romuald Le Strat aurait pu s’écrire autrement. La première difficulté arriva en 2005. Suite à "des soucis sanitaires", il est obligé d'instaurer un vide sanitaire complet avec rachat de cheptel. "J’ai perdu beaucoup d’argent mais les banques m’ont suivi parce que les résultats techniques étaient bons". Le rachat de la ferme au moment du départ en retraite de ses parents n’arrangea guère ses finances. À partir de 2010, la crise du porc n’améliora pas les choses. "On faisait régulièrement des tours de table avec les partenaires pour montrer que les résultats techniques étaient là." En 2013, la mise aux normes "bien-être" continua à creuser le déficit. "J’avais un fonds de roulement qui me permettait de payer, avec retard, mais de payer quand même mes fournisseurs", raconte-t-il. Décalée d’une année, une échéance de prêt dont la reconduction était passée à la trappe tomba brutalement. "Je me revois encore : j’étais dans mon tracteur en train de faire la paille, en juillet 2015. La banque m’a averti. Ça a été le blanc total." Le calcul est vite fait. "Vus mes encours de crédit, la dette fournisseurs... il aurait fallu que le prix du cochon soit à 1,5 € pendant 10 ans [il frisait à l’époque 1 €/kg, ndlr] pour que je puisse rembourser ma dette en me prélevant un salaire de 600 € mensuel... Impossible !", raconte ce papa de trois enfants. "Ma femme venait juste d’être licenciée. Tout partait en vrille", enchaîne-t-il le regard plongé sur l’épais dossier de la mise en liquidation judiciaire de l’EARL.

"J'ai toujours parlé, je n'ai jamais caché"

Suivent des mois très difficiles. "Aller voir les parents et leur dire qu’il faut que j’arrête. Une ferme familiale...". Affronter les fournisseurs, "le garagiste, l’artisan et l’entrepreneur du coin, ceux avec qui on tisse des liens, d’amitié souvent. Avant qu’ils l’apprennent par d’autres, je leur ai dit que j’allais passer par un plan de sauvegarde". Commencer les premières démarches pour vendre cheptel et bâtiments, "aller voir les collègues susceptibles d’être intéressés par le rachat". Continuer à se lever le matin malgré "le dégoût de travailler pour rien. Je marchais au radar. Je me suis aidé comme je pouvais, avec mes amis, mon réseau. Je suis allé voir un psy. Il ne faut rien négliger, sauf les cachets". Classieux, le salarié avec lequel il travaillait depuis 24 ans, "a démissionné. Un mec super. On a pleuré tous les deux. Il a retrouvé tout de suite du boulot". Et Romuald Le Strat, d’entamer "toutes les démarches pour voir ce qui était le mieux pour [lui-même]. J’étais perdu".

Relativiser sa situation

C’est lors d’un entretien avec le conseiller en gestion de la chambre d’agriculture que Claude Legoff lui suggère de suivre la formation "Continuer ou se reconvertir". Une session avait lieu début mars 2016. "Je m’y suis inscrit. J’étais dans l’optique de cesser mon activité mais je n’avais aucune idée de la manière dont ça allait pouvoir se faire." Trois jours en immersion totale. "C’est comme un séminaire, on était 12. Il y a une réelle cohésion de groupe", raconte-t-il, convaincu de l’utilité de la démarche, même "si c’est dur. La situation des autres... J’étais sans doute le pire au niveau financier mais quand la santé ou des histoires de mésentente s’en mêlent...". Des récits de vies "qui obligent à relativiser sa situation". La vertu de la parole, "c’est ça qui fait du bien. Pour moi, c’est l’apport principal". La formation apporte aussi un peu d’apaisement "par des techniques de relaxation". Une rencontre avec un travailleur social est également organisée. "L’assistante sociale me suit encore, c’est une amie pour moi." Un bilan de compétences est aussi ébauché. "On a l’impression de ne rien savoir faire quand on est dans le trou. Mais pour être agriculteur, il faut savoir faire tellement de choses, on ne s’en rend compte qu'après". Il y a l’accès à de très nombreuses informations, financières, juridiques et sociales, "c’est balisé", un travail personnel à déployer par la suite, "toutes les démarches à entreprendre".

Tout s'est déclenché ensuite

Parmi ces démarches, celle d’aller voir un homme de loi. "J’ai eu le nom d’un avocat rennais spécialiste du droit rural. Quand on l'a rencontré un mois après la fin de la session, on l'a quitté enfin soulagés, avec une ligne directrice." La convocation auprès du juge de grande instance intervint en juillet 2016 : "c’est impressionnant le tribunal. C’est essentiel de se faire accompagner. Je pouvais enfin me reposer sur quelqu’un, l’avocat". La procédure de sauvegarde judiciaire est lancée par l’avocat et le plan prononcé par le tribunal. Même consensus ensuite sur le nom d’un mandataire "auprès de qui j’ai exprimé le fait de vouloir arrêter. Il m’a expliqué la mise en liquidation judiciaire". Parallèlement à toutes ses démarches, si Romuald Le Strat "ne [voulait] plus être agriculteur, [il voulait] rester dans le milieu, transmettre un savoir-faire". Il avait toujours eu des stagiaires. Un bilan de compétence effectué grâce au Vivéa lui permettra d’orienter ses recherches, "de faire marcher [son] réseau", de décrocher des stages en Esat et un premier travail.

Transmission et pédagogie

Depuis mars 2017, Romuald Le Strat a retrouvé du travail dans un lycée agricole où il accompagne le responsable d’exploitation sur 50 % de son temps et, pour le reste, "j’enseigne à des CAP, à des élèves en seconde et terminale. Quand j’ai des questions, j’explique et ne cache rien", affirme cet homme qui a gardé contact avec les membres de sa session "Continuer ou se reconvertir", "sa tribu". Et c’est pour témoigner de son parcours qu’il y est revenu, en mars 2017. "En un an, beaucoup de choses avaient changé", sans rien omettre d’un parcours difficile. "Mais j’ai toujours eu confiance en mon destin et puis j’ai aussi été pro-actif". En décembre prochain, la liquidation de l’EARL devrait être définitivement close, la dette apurée. Le couple n’a pas explosé, la maison est conservée. Bien loin d’un happy end pour autant. "Il faut savoir encaisser. À 46 ans, j’ai aujourd’hui un esprit différent, j'ai grandi". Et s’il dit aller mieux, il estime qu’il faut, "si possible, se faire aider. La formation m’a beaucoup aidé. Il faut y être prêt".

Une formation pour aider à la réflexion

Organisées par la MSA Portes de Bretagne et la chambre d’agriculture de Bretagne, les sessions se déroulent sur quatre jours (trois jours en hébergement et une dernière journée un mois plus tard). L’hébergement, la restauration et les frais de formation sont pris en charge. Un service de remplacement peut également être financé selon les besoins. Une participation forfaitaire de 20 € est demandée à chaque participant. Dates de la prochaine session : 14, 15 et 16 novembre 2017, Centre de Kéravel, Erdeven (56) et jeudi 14 décembre à la chambre d'agriculture de Vannes.

Pour plus de renseignements :
Sophie Kermorvan – Service Action sociale MSA – 02 99 01 80 20
Anne Jorre – Chambre d’agriculture – 02 23 48 27 11

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