Terra 18 juin 2015 à 08h00 | Par Emmanuelle Bordon

Des éleveurs de porcs face à la crise

A Ploërmel (56), dans un lieu placé sous la surveillance de dizaines de gendarmes, des éleveurs de porcs venus de toute la France étaient réunis pour l'assemblée générale de la FNP ce vendredi 12 juin. Inquiétante pour toute la filière, la crise en cours a mobilisé l'essentiel des débats. En point d'orgue de cette journée, la visite du ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll, très attendue, a apporté quelques notes positives, en attendant une amélioration conjoncturelle.

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Le ministre entouré de Paul Auffray, président de la FNP, Jeff Trébaol, 
1er vice-président et François Valy, président de la FNP pour la Bretagne et vice-président national.
Le ministre entouré de Paul Auffray, président de la FNP, Jeff Trébaol, 1er vice-président et François Valy, président de la FNP pour la Bretagne et vice-président national. - © Terra

Le constat est rude pour les producteurs de porcs : depuis septembre 2014, le prix qui leur est payé est passé en dessous de la barre de 1,50 € du kilo de carcasse. Il n'est pas remonté depuis, descendant même, en moyenne, à 1,25 € au cœur de l'hiver. Paul Auffray, président de la FNP, affirme n'avoir jamais vu une telle crise depuis le début de sa carrière. Et, les experts ne prévoyant pas d'amélioration avant 2017, les éleveurs ont toutes les raisons d'être très inquiets pour l'avenir de leurs exploitations. "Plus on tire les prix vers le bas, plus on enterre tout le monde", a déclaré un éleveur aveyronnais au cours des échanges. Cette AG était donc très attendue. Elle l'était d'autant plus que le ministre de l'agriculture Stéphane Le Foll avait annoncé sa venue pour la fin de la journée et promis des mesures concrètes.

Les producteurs en recherche de solutions

Les éleveurs n'ont pas de pouvoir sur l'embargo russe, qui relève de la politique internationale, et à ce jour, aucun résultat n'a été obtenu par le gouvernement à ce sujet. En revanche, ils se sont appliqués, ces derniers mois, à mettre en avant la production française. Les JA, par le biais des actions "viande de nulle part", ont tenté de sensibiliser le consommateur et de promouvoir le "manger français". Franck Pellerin, secrétaire général de la FDSEA 56, a cependant déploré l'absence d'un cahier des charges "porc français" unique et d'un logo qui y correspondrait. La multiplicité des cahiers des charges est pour lui un frein à la cohérence et "torpille la valeur ajoutée".

Pourtant, la visibilité, même si elle est souhaitable, reste insuffisante. Frank Guéhennec, président de la FDSEA 56, a prolongé ce propos en affirmant qu'il fallait "savoir chasser en meute". Il a donc appelé la profession à s'unir et à s'organiser, pour "aller chercher de la valeur ajoutée". Cela vaut aussi pour le contrôle des prix, idée qui a fait l'unanimité dans les débats. Paul Auffray a abondé dans ce sens : "on peut être libéraux quand on est leader mais quand on ne l'est plus, il faut trouver des outils de régulation".

Les outils de régulation du marché

Les possibilités en la matière sont nombreuses et ont été présentées dans le rapport d'orientation par Gilles Pecastaing, secrétaire général de la FNP, pour qui "le marché doit évoluer et se moderniser". La plus couramment envisagée est la contractualisation, qui consiste à fixer à l'avance non seulement une quantité et un moment de livraison mais aussi un prix. Ce système serait positif pour tout le monde : l'éleveur, qui peut compter sur un volume vendu et une marge certaine, le vendeur, qui sécurise une quantité d'approvisionnement et une partie de ses coûts. Et s'il n'est pas souhaitable de contractualiser la totalité les volumes (cela peut faire rater des prix hauts), on pourrait l'envisager positivement à hauteur de 30 à 40 % de la production.

Une autre solution consisterait à mettre en place un système assurantiel, ou encore un "cagnottage". Dans un cas comme dans l'autre, cela permet de lisser les prix, en cotisant à une assurance collective dans le premier cas, ou en constituant une réserve pendant les périodes fastes, dans le deuxième. L'usage des marchés à terme a également été évoqué mais Alexandre Gohin, chercheur en économie à l'Inra, a objecté que ce type de vente, s'il est valable pour les céréales, n'avait pas d'intérêt pour quelqu'un qui vend toutes les semaines. Enfin, Daniel-Mercier Gouin, professeur économiste à l'université de Laval (Québec), a fait état des plans conjoints en vigueur au Québec, dans un exposé qui a retenu l'attention de la salle (lire encadré).

Les propositions de Stéphane Le Foll

Attendu avec impatience, le ministre Stéphane Le Foll n'est pas arrivé les mains vides. Après avoir rappelé que "la production porcine française [avait] de l'avenir", il a annoncé une enveloppe de 5 millions d'euros, destinée à prendre en charge les cotisations sociales des éleveurs les plus en difficultés. En outre, un arrêté, signé conjointement avec le ministre de l'économie Emmanuel Macron et publié le jour même, encadre dès à présent les promotions sur la viande de porc fraîche. Celles-ci ne sont plus autorisées que deux mois par an, en début d'année et en fin d'été, périodes de moindre consommation. Le ministre a également demandé au préfet de la région Bretagne de réunir les banques et les organisations professionnelles agricoles pour rechercher des solutions aux problèmes de trésorerie et d’endettement des éleveurs. Il a affirmé que, dans le cadre de la loi Macron, les sanctions seraient renforcées contre les pratiques commerciales abusives telles que les ventes à perte. "Il y a des lois, elles doivent être respectées." Il a par ailleurs appelé l'interprofession à réfléchir à une cotation sur les produits à la découpe et à faire des propositions. Il faut enfin œuvrer en direction du consommateur : identifier l'origine de la viande, proposer des garanties environnementales et de qualité. "La filière doit se mettre en ordre de marche et se caler ; il faut être cohérent, stratégique, ambitieux."

Michel Rieu, économiste à l'Ifip.
Michel Rieu, économiste à l'Ifip. - © Terra

Une crise aux causes multiples

De nombreux facteurs se conjuguent pour expliquer la situation actuelle. L'embargo russe, en vigueur depuis 2014, représente une perte de débouché de 750 000 tonnes à l'année, soit un chiffre d'affaire de 500 millions d'euros. Les exportations exerçant une forte influence sur les cours, ceux-ci se trouvent déstabilisés, d'autant qu'il n'y a pas vraiment de marché de substitution vers lequel rediriger cette production. Les exportations françaises ont donc baissé de 12 % en 2014 par rapport à 2013.

La pression exercée par la grande distribution doit également être évoquée. Les pratiques promotionnelles régulières mettent la pression sur les prix, le consommateur n'a plus de repère en la matière.

A l'intérieur de l'Europe, les éleveurs français subissent une sévère concurrence, en particulier de l'Espagne. Celle-ci a notamment vu ses exportations augmenter de 46 % en 2014 par rapport à 2013. Ses producteurs bénéficient d'un coût de main-d’œuvre très bas et les élevages sont installés facilement.

Mais pour Michel Rieu, représentant du pôle économique de l'Ifip, "les producteurs subissent une crise conjoncturelles qui aggrave des défaillances structurelles". Il évoque un "manque de compétitivité de la filière à tous les échelons, dû notamment à un déficit d'investissements". Pour lui, "seule une politique d'investissements massifs et une rénovation concertée de la filière pourraient inverser la tendance".

Le plan conjoint

En usage au Québec, le plan conjoint est un instrument juridique dont le rôle est d'assurer une mise en marché équitable. Il est régi par une loi spéciale. Tous les acteurs de la filière, éleveurs ou acheteurs, y sont assujettis. C'est en quelque sorte une contractualisation obligatoire. Dans ce cadre, les représentants des producteurs négocient avec les autres membres de la filière et ce sont eux qui, réunis en comités, fixent les prix.

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