Terra 23 juillet 2015 à 08h00 | Par Paul Jegat

Elevage, la crise de trop

Porc, viande bovine, lait, trois productions et trois crises qui n'en font plus qu'une, la crise de trop à laquelle le monde politique espérait échapper jusqu'à septembre. La colère des éleveurs l'a emporté, imposant un rapport de force inédit et fulgurant avec les pouvoirs publics. Un plan d'urgence était attendu pour mercredi à l'issue du conseil des ministres, notamment l'urgence pour l'Etat de se montrer réactif et attentionné. A peine suffisant pour apaiser les tensions. Depuis la guerre des prix que se livre la grande distribution, jusqu'aux distorsions de concurrence en Europe ou aux conséquences de l'embargo russe, sans réponses à ces problèmes, la colère de l'élevage n'a sans doute pas fini de se faire entendre.

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Mardi après midi, la RN 12 bloquée à hauteur de Plestan par la FDSEA et JA 22. © Hélène Bonneau Sur la RN 24 à Ploermel, les éleveurs FDSEA et JA ont entrepris de visiter les poids lourds frigo, un sur deux contenait des produits sans mention d'origine qui ont été distribués aux automobilistes. © Emmanuelle Bordon Mardi, à Saint-Malo, le Sillon qui longe la plage bloquée par les éleveurs à hauteur du palais du Grand large, du jamais vu dans la cité corsaire. © Arnaud Marlet Stéphane Le Foll est venu à la rencontre des éleveurs mobilisés à Caen. © Vincent Motin

Remise anticipée du rapport du médiateur des relations commerciales, déplacement du ministre de l'agriculture sur le terrain des mobilisations d'éleveurs mardi à Caen, rencontres avec les représentants agricoles locaux, nationaux et enfin annonce d'un plan d'urgence pour l'élevage en conseil des ministres mercredi matin. De toute évidence, les innombrables mobilisations des agriculteurs ces derniers jours ont obligé Etat et gouvernement à précipiter l'émergence de réponses à cette crise de l'élevage. Une crise qui n'est donc plus seulement une crise porcine ou bovine, celles qui avaient amorcé les premières manifestations de colère, particulièrement en Bretagne dès le mois de mai avec le blocage de plateformes logistiques de la grande distribution. Sans oublier -bien avant cela- les multiples actions d'éleveurs venus par leur présence faire pression sur les cotations du porc au marché du porc breton.

Depuis, la contagion a fait son œuvre, contagion de la colère mais d'abord contagion de l'effondrement des prix à toutes les productions animales. C'est désormais l'élevage laitier qui s'invite à la table des mécontents. Cette conjonction des colères est inédite, elle explique que partout dans les campagnes, les éleveurs se soient organisés entre eux -et sans mot d'ordre venu d'en haut- pour manifester leur refus d'une situation sans issue qui les fait travailler à perte. Caen où la paralysie du trafic routier a fait converger les grands médias nationaux, le Mont Saint-Michel bien-sûr où le contraste entre vacanciers goguenards et éleveurs tendus a pu avoir un effet saisissant, mais aussi Moréac, Ploermel, Auray, Lanester dans le Morbihan, Quimper, Brest et Morlaix dans le Finistère où déja la semaine passée la FDSEA avait ciblé ses actions sur les laiteries à Landerneau, Ploudaniel, Plouvien ou Chateaulin mais aussi Quimperlé devant chez Bigard à Châteauneuf du Faou chez Socopa, Guingamp (abattoir Socopa), Loudéac, Dinan ou Plestan sur la RN 12 en Côtes d'Armor, Saint Malo, Saint Brice en Coglès ou Redon (Abera) en Ille et Vilaine, partout en Bretagne les mobilisations d'éleveurs se sont multipliées. Pour certaines, elles se prolongeaient encore mercredi dans l'attente de l'annonce des mesures du plan d'urgence, autant d'actions orientées soit en direction de la grande distribution, des abattoirs, voire des consommateurs lors de bocages routiers.

L'urgence

Tout le monde semble d'accord sur les raisons de cette crise nouvelle et sans doute la plus grave de ces dernières années. Le Sénat réuni en session extraordinaire la semaine passée réclamait déjà des mesures d'urgence. Samedi dernier, en Lozère où il se trouvait, le Président de la République demandait lui-même à la grande distribution d'augmenter ses prix. La veille, Stéphane Le Foll, avait estimé à plus de 22 000 le nombre d'exploitants proches du dépot de bilan, soit "près de 10 % des exploitations d'élevage". Autant de constats unanimes qui n'ont fait qu'accentuer le sentiment d'abandon ressenti par les éleveurs... en même temps qu'accroître le niveau des attentes et, peut-être, celui des déceptions. Mercredi matin, avant même que soient annoncées les premières mesures du plan d'urgence, les doutes s'exprimaient déjà. Report de cotisations MSA, avances de trésorerie, aides ciblées, la batterie d'annonces n'est certainement pas à la mesure des enjeux mais seulement une première réponse d'urgence, jugée à peine suffisante par les éleveurs mobilisés ces derniers jours pour lever le camp. Ce sont bien des mesures d'orientations, nationales et européennes, qui sont attendues portant entre-autres sur les distorsions de concurrence entre pays (par exemple le recours aux travailleurs détachés généralisé dans les abattoirs en Allemagne, en Pologne ou en Espagne), des mesures d'indications d'origine des produits portant aussi sur les produits transformés, des mesures d'incitation à l'approvisionnement prioritaire en produits français par la restauration collective, etc. Restera aussi à trouver -en lait cette fois- un mode de régulation européen de la production pour cadrer la fin des quotas laitiers. En lait toujours, et ce pourrait être très compliqué, il faudra encore à la filière trouver un mode de relation apaisé entre producteurs et industriels...Là, pas sûr que la réponse soit seulement politique.

Le rapport sur l'accord

Il y a bien eu l'accord du 17 juin qui, sous l'impulsion de Stéphane Le Foll avait fixé le cadre d'une remontée progressive des prix en porc et en viande bovine. Mais le dispositif a vite montré ses insuffisances et les limites d'une action publique sur les prix. Or, un accord qui n'est pas respecté n'est pas un accord. Premier destinataire du rapport rendu mardi soir par le médiateur des relations commerciales, le ministre de l'agriculture s'est quant à lui refusé à stigmatiser ceux qui n'auraient pas tenu promesse, abatteurs et transformateurs, grande distribution ? Le directeur du syndicat national de l'industrie de la viande Paul Rouch en appelait lui à une reforme urgente de l'étiquetage d'origine, avec obligation de mention sur les produits transformés, lesquels constituent près de la moitié du débouché des viandes. Or ce fameux accord du 17 juin ne portait que sur les viandes découpées. Tant et si bien que, même tenu, l'engagement pris par les industriels à acheter plus cher a trouvé ses failles.

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