Terra 21 août 2014 à 08h00 | Par Paul Jegat

L'embargo russe fait tanguer les marchés

La Russie a décrété un embargo pour un an sur les importations européennes et américaines de produits alimentaires. La mesure touche les principales productions, dont les fruits et légumes qui ont obtenu lundi une aide de 125 millions de Bruxelles pour faire face aux conséquences de la perte de ce débouché. Mais, en Bretagne, la filière porc est la première victime colatérale du conflit ukrainien.

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En réponse à l'adoption de sanctions contre la Russie par les Etats Unis et l'Union européenne, Vladimir Poutine a répliqué le 6 août en décrétant un embargo visant les produits alimentaires, une décision qui touche principalement l'Europe.
En réponse à l'adoption de sanctions contre la Russie par les Etats Unis et l'Union européenne, Vladimir Poutine a répliqué le 6 août en décrétant un embargo visant les produits alimentaires, une décision qui touche principalement l'Europe. - © CE/Alexey Serov

La crise ukrainienne n'en finit pas de provoquer des dégâts en cascade. Après de longues tergiversations, l'Union européenne adoptait fin juillet une série de sanctions lourdes à l'encontre de la Russie. Cette réponse de l'Europe consécutive du crash de l'avion de la Malaysia Airlines en Ukraine prolongeait des mesures de rétorsion à l'encontre de la Russie décidées par les Etats Unis quelques jours plus tôt. Et comme il fallait s'y attendre, la Russie n'a pas tardé à répliquer en annonçant à son tour des mesures restrictives portant notamment sur le commerce de denrées alimentaires. Le 6 août, les autorités russes ont donc précisé les intentions de Vladimir Poutine en établissant une liste des pays importateurs ciblés : Etats Unis, Canada, Australie mais aussi les pays de l'Union européenne et la Norvège. La liste des produits visés, fruits et légumes, lait, fromages, bœuf, porc, volaille et poisson est suffisamment longue pour comprendre ses conséquences sur l'économie agricole et agroalimentaire, en France particulièrement et dans les principaux pays agricoles de l'Europe. La commission de Bruxelles estime qu'un peu moins de 10 % des exportations agricoles de l’Union européenne vont à la Russie, représentant en valeur environ 11 milliards d'euros par an...  à comparer aux

1.5 milliard de dollars de produits alimentaires exportés vers la Russie par les Etats-Unis, parmi lesquels 276.000 tonnes de volailles, soit près de 8 % des exportations américaines du secteur.

La France, si elle n'est pas la seule dans ce cas, serait quant à elle très touchée puisqu'elle destinait 6,5 % de ses exportations alimentaires à la Russie en 2012. Et en 2013, elle a expédié vers ce pays pour 1,17 milliard d’euros de produits agro-alimentaires.

 

Réunion à Bruxelles le 5 septembre

C'est dans ce contexte que Bruxelles a annoncé lundi dernier le déblocage d'une enveloppe de 125 millions d'euros d'aide pour compenser les pertes que pourront connaître les secteurs des fruits et légumes européens, soit en finançant des retraits pour destruction de certains produits, soit en indemnisant de 50 à 100 % les producteurs pour les pertes subies du fait de l'embargo sur le marché russe. Le détail du dispositif sera arrêté à l'issue d'une réunion exceptionnelle des ministres de l'agriculture européens le 5 septembre prochain à Bruxelles.

Coté allemand, on persiste à relativiser les conséquences de l'embargo russe sur l'économie agroalimentaire européenne en remarquant en des termes à peine voilés que la Russie n'aura pas les moyens de tenir longtemps sur cette ligne de rétorsion. Il faut en effet avoir en tête que la Russie ne couvre que 60 % de ses besoins alimentaires et qu'elle n'a pas de multiples choix d'approvisionnement hors de l'Europe. Pour autant, le ministre allemand de l'agriculture, Christian Schmidt, n'exclue pas que des aides soient envisagées selon les situations spécifiques de certains secteurs, comme c'est donc le cas pour les fruits et légumes.

Le cas du porc

Mais un secteur particulier éprouvé, celui du porc, n'a pour l'heure bénéficié d'aucune forme de soutien. L'embargo russe n'avait pas encore été décrété par Vladimir Poutine que les exportations européennes de porc étaient déjà suspendues depuis le mois de janvier, au prétexte d'un risque sanitaire. Ainsi, sur les quatre premiers mois de l'année, les exportations de porc à destination de la Russie ont en effet chuté de 79 % en Europe et de 70 % aux États-Unis. Si la contraction du marché qui s'en suit a des conséquences non négligeable à l'échelle mondiale, elle est catastrophique en Bretagne qui concentre sur son territoire plus de la moitié de la production et des abattages français de porc. Une situation qui intervient au plus mauvais moment pour la coopérative Cecab et son abattoir Gad de Josselin dont les représentants des salariés ont été reçus mardi après-midi au Ministère de l'agriculture. La SVA Jean Rozé, filiale d'Intermarché serait intéressé par la reprise de l'outil industriel morbihannais mais réserve sa décision pour les semaines à venir et de son côté, la Cecab envisage une procédure de liquidation. Mais aucune de ces deux options ne serait à ce jour formalisée...

Peut-être dans l'attente d'une intervention publique forte visant à perenniser les 950 emplois du site et les élevages qui le fournissent. On mesure mieux les craintes de la filière après que l'inévitable se soit produit à Lampaul Guimiliau avec la fermeture d'un abattoir du même groupe en octobre dans le cadre d'un plan de continuation qui visait précisément à pérenniser l'activité de cette filiale du groupe coopératif Cecab. C'était sans compter sur l'embargo russe.

 

Le Brésil en embuscade

La Bretagne pourrait donc payer un lourd tribut à une crise politique de dimension internationale qui la dépasse totalement et qui ouvre les appétits des pays exportateurs non ciblés par l'embargo, au premier rang desquels le Brésil. Encore un concurrent direct de la Bretagne en volaille de chair cette fois et qui profite aujourd'hui de l'arrêt des restitutions européennes à l'export vers le Moyen Orient pour prendre des parts de marché aux opérateurs bretons jusque là très implantés Doux et Tilly Sabco. Si Doux dit faire face à cette situation, Tilly Sabco n'a aucune visibilité au delà du mois de septembre après avoir interrompu son activité d'abattage en août.

Il est clair que l'embargo russe ne fera qu'accentuer les difficultés en reportant sur le marché européen des volumes qui jusque là trouvaient leur place et répondaient à une demande mondiale qui, si elle reste dynamique, ouvre désormais la porte à de nouveaux acteurs, le Brésil en premier lieu qui a vu ses exportations de viande vers la Russie augmenter de 11 % sur les quatre premiers mois de l'année, avant même le bras de fer engagé par l'Union Européenne et les Etats Unis avec la Russie sur fond de crise ukrainienne.

Le Comité régional porcin demande des compensations

Dans un communiqué en date de mardi 19 août, le Comité Régional Porcin de Bretagne "demande à l’Union Européenne de prendre des dispositions en faveur des éleveurs de porcs qui accumulent des pertes du fait de l’embargo russe décrété début 2014. Le Comité Régional Porcin de Bretagne se félicite de la réactivité de l’Europe concernant le marché des légumes mais regrette que l’Union Européenne n’ait pas pris la mesure des conséquences de l’embargo russe sur la viande de porc, en vigueur depuis janvier 2014. Cet embargo coûte
15 euros par porc aux éleveurs de porcs, 70 000 euros pour un éleveur moyen. Le cours du porc plafonne à 1,40 € depuis le début de l’année avec un coût d’aliment qui ne baisse pas, et ceci en dépit de la baisse du coût des matières premières. La profession considère que les éleveurs de porcs ne peuvent pas être considérés, avec cynisme, comme de la chair à canon au service de la stratégie géopolitique de l’Union Européenne ayant décidé d’engager un bras de fer avec la Russie concernant l’Ukraine. Au-delà de l’élevage, l’embargo russe affaiblit tous les outils aval de la filière. Après le drame de la fermeture de l’abattoir GAD à Lampaul-Guimiliau en 2013, c’est le site de Josselin qui est aujourd’hui mis à mal. Le Comité Régional Porcin de Bretagne demande aux Commissaires Européens et aux décideurs politiques nationaux de se réveiller pour voir enfin la réalité concrète du terrain et décider dans l’intérêt de leurs concitoyens".

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