Terra 03 mars 2016 à 08h00 | Par Claire Le Clève

La ferme morbihannaise aux abois

La crise sans précédent que traverse l'agriculture a concentré les débats de la session de la chambre consulaire, jeudi dernier à Vannes. L'analyse de la situation, filière par filière, confirme son ampleur pour la ferme morbihannaise. Pour s'en sortir si tous les leviers d'actions ont été brossés, l'optimisation du système reste une valeur sûre à l'échelle de l'exploitation.

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Autour de Laurent Kerlir, le préfet Thomas Degos et François Goulard, président du conseil départemental ont assuré du soutien de l’état et du Département à l’agriculture morbihannaise.
Autour de Laurent Kerlir, le préfet Thomas Degos et François Goulard, président du conseil départemental ont assuré du soutien de l’état et du Département à l’agriculture morbihannaise. - © ca56

 

 

"Nous avons voulu examiner la situation exacte et de là, regarder les solutions potentielles, il n'y en a pas une mais un panel, à actionner de façon conjointe", prévient Laurent Kerlir autour duquel ont pris place, en assurance du soutien de l’état et du Département à l’agriculture, le préfet Thomas Degos et François Goulard, président du conseil départemental. Et de brosser ces solutions qui passent par la sécurisation des volumes, l'amélioration de la marge des producteurs mais aussi la réduction des charges des exploitations. Pour chacun de ces grands thèmes, des intervenants majeurs pour actionner les leviers et permettre une interaction entre eux. L'Europe pour l'étiquetage des produits, la mise en place d'outils de gestion de crise, la levée de l'embargo erusse ou un possible encadrement des prix sur lequel la France peut elle aussi agir. France encore sur le domaine de l'étiquetage, la baisse des charges, l'aide à la modernisation des élevages et France toujours sur l'attendue simplification administrative. Les filières sont elles aussi appelées à la rescousse tant pour la modernisation des outils que l'organisation des producteurs, la contractualisation..."Les avancées sont notables et il faut saluer tout le travail fait par le syndicalisme », n'oublie pas souligner le président de la chambre.

 

Récupérer la valeur ajoutée

Mieux valoriser les produits agricoles est un enjeu majeur quand 50 % d'entre-eux sont vendus au détail en GMS. L'examen de la répartition des marges est riche d'enseignement. En lait, "le coût d'achat de la matière première n’excède pas 40 % du prix final, 20 % pour le yaourt", pointe Arnaud Haye. 'La marge semi-nette réalisée par les GMS est de plus de 20 % sur les produit laitiers". Le reste, c'est la marge brute industrie. Pendant ce temps, les prix eux, se font encore attendre pour les producteurs même si les lignes commencer à bouger à la veille. Là encore s'organiser est essentiel, "une meilleure répartition des marges passe par un renforcement du poids économique des producteurs dans la filière", relève Benoit Carteau, responsable du service économie de la Chambre d'agriculture. En lait, cela passe par un renforcement du nombre d'adhérent aux OP et la création d'AOP, en porc, par le rapprochement attendu des groupements de producteurs, par la contractualisation incluant l'ensemble de la filière...

 

Optimiser son système

Reste qu'à l'échelle de l'exploitation, optimiser son système reste une valeur sûre. Des voies sont encore à creuser au vu des dispersions constatées en matière de résultats (voir ci-contre) avec un travail tenace sur les coûts de production. "C'est une part des solutions qui s'offrent aux éleveurs aujourd'hui", à ne pas négliger pour Benoît Carteau . "Est-ce que ça vaut le coup de produire du lait avec du concentré qui induit une marge négative sur le coût alimentaire ?", poursuit-il soulignant également le poids des coûts de mécanisation, pénalisant souvent les résultats : "on peut déléguer, des possibilités existent aujourd'hui en Cuma ou ETA". Sans omettre, là aussi, les solutions que peut apporter la chambre d'agriculture, tant en matière de formation que d'accompagnement "au service des éleveurs".

 

Claire Le Clève

 

 

 

 

 

Anne-Lucie Menier du CER France Brocéliande avec Arnaud Haye et Benoît Carteau
Anne-Lucie Menier du CER France Brocéliande avec Arnaud Haye et Benoît Carteau - © ca56

Une crise, des causes et des effets

Si toutes les filières ont été examinées lors de cette session, les exemples du lait et du porc qui rassemblent à eux seuls les ¾ des 5 000 exploitations professionnelles du Morbihan sont particulièrement marquants pour jauger l'ampleur de la crise.

En lait, c'est une crise de surproduction mondiale avec plus 16 milliards de litres de lait depuis 2013, dont 4 milliards qui, en 2015 ont été produits en plus par les 5 principaux fournisseurs du marché mondial que sont l'Union-Européenne, la Nouvelle Zélande, les États-Unis , l'Australie et l'Argentine et une fin des quotas qui précipité la concurrence au sein de l'Europe. L'offre ne trouve pas de preneur à sa mesure, notamment avec la Chine qui a réduit de 50 % ses achats en 2015. Conséquence ? Dans toute l'Europe, "les producteurs souffrent partout, sauf en Irlande où ils ont les plus faibles coûts de production", insiste Arnaud Haye, économiste à la chambre d'agriculture. Et en matière de prix payés aux producteurs, partout la baisse. L'effet est accentué en France suivant la part de prix B inhérent à chaque exploitation : "plus elle est importante, plus l'éleveur est exposé en cas de mauvaise conjoncture". Autant dire que les 2 545 livreurs de lait Morbihannais sont à la peine. "En un an, entre les deux clôtures de 2014 et de 2015, le prix payé s'est dégradé de 60 euros des 1000 l. Au premier semestre 2015, le coût de production moyen était de 326 euros pour un coût de revient de 398 avec un lait était payé 369 euros. Cela ne rémunérait pas la main-d’œuvre", rappelle Anne-Lucie Menier du service économique du CER-Brocéliande. Au premier semestre 2015 le résultat courant moyen était de 20 752 euros par UTH, (variant de 6 800 euros à 35 800). Depuis lors la situation s'est encore dégradée, "à 320 euros on ne rémunère pas la production". Au delà de cette moyenne, c'est la disparité entre producteurs qui interpelle, avec un écart de coût de production de 100 euros d'amplitude par 1 000 l . "Seuls 23 % des producteurs ont un coût de production inférieur à 300 euros". 77 % d'entre-eux, soit près de 2000 producteurs sont donc au delà de ce coût, dont 25 % au dessus des 360 euros, explique t-elle "pour preuve de la difficulté d'un grand nombre de producteurs dans cette crise".

 

En Porc : C'est à l'embargo russe qu'on doit la faiblesse des prix en porc. Cette perte de débouché (3% en 2013) n'a pour autant pas dissuadé la production espagnole qui a cru de 7 %. Les débouchés à l'export restent dynamiques, notamment avec la Chine "ce sont des éléments positifs", mais peu palpables coté prix, encore dégradés par rapport à un prix de revient de près 1,5 euros sur les 1 173 sites d'élevage morbihannais. Les éleveurs ont subi en un an, une régression de leur marge nette par truie de plus de 200 euros passant de 956 euros à une prévision de 722 euros pour le 2 eme semestre 2015, note Anne-Lucie Menier pointant "un coût alimentaire qui varie de manière importante". Il contribue à creuser la différence entre les élevages, tout comme la disparité des performances techniques : nombre de porcs produits par truies (variant de 21,9 pour le quart inférieur des éleveurs à 26, 1 pour le quart supérieur), indices de consommation (de 3,12 à 2,81)... Comme toujours, les performances techniques conditionnent la performance économique. Elle va du simple au triple, avec 425 euros de marge brute par truie pour le quart inférieur à 1 126 euros pour le quart supérieur. L'évolution du résultat courant moyen au premier semestre 2015 de 8 200 euros s'en ressent avec des écarts allant de moins 15 900 euros à 33 700 euros. Quant au prix payé, nerf de cette guerre, "il était déjà insuffisant pour rémunérer la main d’œuvre au premier trimestre", depuis lors, la situation s'est encore dégradée.

 

 

En chiffres

1206 exploitations laitières morbihannaises ont fait appel au Fonds d'Allègement des Charges, FAC, soit la moitié des producteurs laitiers. 85 % d'entre eux ont une trésorerie négative. "Toutes les exploitations sont touchées, il n'y a pas plus de JA, d'investisseurs récents ou de volumes produits qui les différencient", note Alain Guihard.

En 2015, la chambre d'agriculture a accompagné 172 éleveurs en difficulté.

 

 

La crise a concentré les débats
La crise a concentré les débats - © ca56

Entendu

Unanimité : C'est à l'unanimité qu'a été adoptée la délibération relative à la situation économique des élevages.

Système : "la crise est une crise de conjoncture et pas de système, n'opposons les agriculteurs sur leur système, le débat c'est de récupérer des prix" , Franck Pellerin

Responsabilité: "Nos prix en porcs sortis d'exploitation sont compétitifs, il y a un problème sur la partie aval, j'en appelle à la responsabilité de cette partie. Manque la volonté des hommes pour trouver des solutions", Frank Guéhénnec, président de la FDSEA

Grand bain: "Les GMS achètent toujours au moins cher, vous ne les changerez pas, à vous de réagir dans un environnement économique, vous êtes dans le grand bain, ce n'est pas en s'attaquant à des moulins à vent qu'on s'en sort", François Goulard, président du Conseil départemental.

Compétitivité : "Améliorer la compétitivité dans vos élevages est un axe important. Il y a de l'argent public pour cela, la Région et l’État mettent 30 millions d'euros sur la modernisation des exploitations. J'ai entendu votre appel sur le dispositif Dynavenir qui permet de l'améliorer au cas par cas", Thomas Degos, préfet.

Accident : "Le travail sur les exploitations, la fatigue morale et ce contexte économique... on dévisse sur le nombre de sinistres accident/maladie", Pierre -Yves le Bozec, président du Sérémor

 

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