Terra 14 janvier 2016 à 08h00 | Par Emmanuelle Le Corre

La filière porcine aux abois

Bilan 2015, le marché du porc édite les chiffres. Prix très bas, excès d'offres, alourdissement des carcasses, les éleveurs de porcs bretons continuent de travailler à perte. Dans une filière en panne de solutions, les éleveurs passent à l'action.

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En 2015, le prix de base annuel estimé se situe à 1,238 €/kg. Ici, lors de la séance du mardi 18 août, au lendemain de l'annonce faite par Cooperl et Bigard de ne plus acheter de porcs au cadran. © Terra François Pot, président du marché du porc le 7 janvier aux traditionnels voeux du MPB à Plérin. © Terra

Ce jeudi 14 janvier, des éleveurs du mouvement "apolitique" "Sauvons l'élevage français", créé en fin d'année, ont protesté à Plérin, fatigués de "travailler pour rien".
A 1,074 €/kg, le cours du porc ne se relève pas, bien en dessous du coût de production de 1,40-1,45 €/kg pour un élevage moyen. Après une année 2015 rude pour le marché du porc breton, dans un contexte de cataclysme économique pour la filière porcine, les traditionnels voeux du marché du porc à Plérin se sont déroulés une semaine auparavant à Plérin sobrement, sans grandes déclarations.

Un prix de base à environ 1,238 €

En 2015, le prix de base annuel se situe à 1,238 €/kg, un prix estimé calculé sur la base des déclarations de cotations "officieuses" des différents abattoirs pendant l'interruption de la cotation du MPB entre le 8 octobre et le 23 novembre. Compte tenu de la marge d'erreur (0,5 ct), il s'agit d'un indicateur qui montre combien l'écart entre le prix du porc et le coût de production engloutit tout l'amont de la filière. Plus généralement, note le marché du porc, "en 2015, le cours du porc dans les différents pays aura été inférieur de l'ordre de 10 % à celui de 2014. Hausse de production dans l'Union européenne de 2,7 à 3 %, poursuite de l'embargo russe, consommation atone, voire en baisse... la conjonction des différents facteurs a conduit à cette situation".
Conjugué à un prix très bas, les porcs dans les élevages tardent à partir. Un éleveur présent explique qu'il livre des porcs à un poids de 100 kg. Sur la zone Uniporc Ouest, record absolu, les poids atteignent 96,7 kilos en moyenne. Pourtant, le bilan de la semaine passée se solde par une activité record d'abattage supérieure à 408 000 porcs, résultat de la reprise industrielle d'après fêtes et des promotions. "Cette activité que chacun souhaite doit se poursuivre pour enfin retrouver de la fluidité dans les élevages", indique le MPB. Alors que l'Allemagne retrouve une situation plus fluide, "l'excès d'offres (+ 5 %) se concentre entre l'Espagne et la France", explique Jean-Pierre Joly, directeur du marché.

Une offre divisée par deux

Outre la cristallisation des manifestations autour du MPB, la crise du "1,40 euros" a amoindri la position du marché. Après la décison de Cooperl et Bigard/Socopa de suspendre leurs achats, l'instauration de "prix maison" et des semaines de discussions autour de la nouvelle convention..., le marché de porc a repris le 26 novembre avec des volumes divisés par 2 à 30 500 porcs contre 61 000 avant juillet 2015 et un grand absent : le groupe Bigard/Socopa. Alors que beaucoup le croyaient moribond, le marché au cadran est toutefois reparti. Outil technique, il demeure un indicateur de prix sur le marché européen. Les vœux de son président, François Pot, sont que les élevages retrouvent de la fluidité dans les enlèvements, que le marché monte en puissance et établisse "le juste prix".

Contre l'immobilisme

Dans un contexte de grave crise économique, au terme de 10 ans de résultats médiocres, les prix très bas de cet hiver plongent un peu plus les éleveurs dans de grosses difficultés au fil des semaines. Les actions syndicales de 2015 et la mobilisation nationale du 3 septembre de la FNSEA ont fait place à un silence pesant. Mais en ce début d'année, la colère repart du terrain sous forme d'actions "spontanées" : raid d'agriculteurs envers des agences bancaires (Lannion), création du mouvement "Sauvons l'élevage français" par des éleveurs bretons. Ces derniers réunis le 4 janvier à Saint-Caradec (200 participants) ont appelé à la mobilisation ce jeudi 14 janvier à la maison du porc à Plérin pour interpeller les responsables des groupements et l'UGPVB. Parallèlement plaidoyers et communiqués de presse se multiplient. Face à l'extrême complexité et gravité de la situation, chacun y va de ses propositions pour sauver la filière. Dans un plaidoyer détaillé et construit, la FDSEA/JA 29 puis la chambre d'agriculture du Finistère défendent une organisation collective de commercialisation, sous forme d'association d'organisation de producteurs (AOP), avec à la clé une réforme profonde de la commercialisation des porcs. La FDSEA d'Ille-et-Vilaine lance un appel solennel aux dirigeants de groupements de producteurs de l'Ouest avec pour demande leur restructuration, "pour ne garder que 2 groupements". De son côté, le président de la FNP, Paul Auffray, poursuit le travail de mise en oeuvre d'un fonds entre la grande distribution et les éleveurs. "Nous avons repris les discussions. Le ministre de l'agriculture rencontre en janvier les distributeurs. Nous espérons courant janvier que le fonds se mette en place", confiait-il le 7 janvier. Face à une distribution qui excelle à capter la valeur ajoutée, il estime qu'il faut d'abord reconquérir le marché national en valeur et en volume.
"Il faut peser de tout notre poids pour ramener cette valeur par des accords". C'est au pied du mur que les grandes idées naissent parfois. Cette filière porcine "aux pieds d'argile" - avec ses atouts, ses faiblesses, son histoire et ses différends - devra très rapidement trouver une issue. Les vieux schémas ont fait leur temps.

Redonner de la valeur au produit porc

40 % des éleveurs, à l'issue des clôtures comptables fin 2015 (Cerfrance Côtes d’Armor) présentent des résultats négatifs ceci avant la pris en compte de leur rémunération, dont 25 % en situation très négative. Dans cette crise qui a débuté dès octobre 2014, il manquait en décembre 2015, 47 000 € de trésorerie à l'élevage moyen (200 truies) ; 100 000 € pour les plus touchés sur les 15 mois de crise avec un élevage de 200 truies.  "La grande majorité des exploitations ne dégage pas assez de revenu ; de plus sur les 3 derniers mois de 2015, les éleveurs perdent beaucoup car le prix du porc est de nouveau particulièrement bas", note Georges Douguet de Cerfrance 22. Entre 2007 et 2015, depuis la crise des matières premières, aucune grande année n'a permis aux éleveurs de se refaire, ce qui explique les grosses difficultés actuelles. La différence avec les années passées est le manque cruel de lisibilité d'un marché qui tarde à s'équilibrer. L'offre européenne abondante est devenue trop dynamique. 2016 ne sera pas la grande année. Pour le spécialiste, il faut absolument parvenir à répercuter les coûts en redonnant de la valeur à la viande de porc française, "produit souvent basique", toujours sous pression du prix. "Comment continuer dans cette logique où l’éleveur perd de l'argent quand il met le pied dans son élevage ! En France, il faut se redonner des avantages comparatifs".

L'UGPVB interpelle les pouvoirs publics

Critiquée ouvertement par les éleveurs et le syndicalisme, l'union des groupements invite dans un communiqué le ministre de l'agriculture et le président du conseil régional à se rendre sur le terrain en Bretagne afin de s'exprimer sur les décisions concernant l'avenir de la production porcine. Pour redonner de la compétitivité, les représentants des OP demandent à l'Etat un étiquetage de l'origine et des compensations au dumping social.

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