Terra 31 juillet 2014 à 08h00 | Par Jean Dubé et Fabienne Combot Madec

La guerre des prix détruit des emplois et le pouvoir d’achat

Réorganisation des filières porc et volailles, devenir des aides PAC, négociations commerciales, environnement..., Thierry Coué, président de la fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles, revient ici sur les grands sujets qui ont marqué ce début d’année et échafaude les pistes à même selon lui de redonner à l’agriculture bretonne des perspectives de développement.

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Thierry Coué, président de la FRSEA Bretagne
Thierry Coué, président de la FRSEA Bretagne - © Terra

Vendredi s’est tenue une réunion importante sur le devenir de Tilly Sabco. Le syndicalisme n’y était pas invité. Mais que pensez-vous de la situation de l'entreprise ?

Thierry Coué. Pour faire face au très court terme, il faudrait obtenir de l’Etat français des aides de minimis pour les éleveurs. Certains d’entre-eux ont des bâtiments vides depuis l’été dernier et la dégradation de leur situation va s’accélérer. La situation de l’entreprise Tilly-Sabco n’est pas une surprise, ni une fatalité ! Depuis la mise à zéro des restitutions à Bruxelles, il n’y a plus de mécanisme permettant de compenser les disparités monétaires euro/dollar d’une part, et dollar/réal d’autre part. Depuis un an, les représentants professionnels des producteurs ont proposé des pistes de travail pour la pérennité de la filière export : nous n’avons pas été accompagnés sur cette réflexion ni par les entreprises, ni par les pouvoirs publics.

Quel avenir pour le poulet export après le quasi arrêt des restitutions ?

T.C. Même si la ligne budgétaire "restitution" existe toujours à Bruxelles, il n’y a plus de restitution depuis le 1er janvier 2014. Dès l’annonce de cette décision en juillet 2013, les plannings de production ont été revus à la baisse et des bâtiments d’élevages sont vides depuis cette date. La mobilisation de la filière régionale, avec l’appui de la CFA (Confédération française de l'aviculture), a permis d’obtenir une aide PAC pour la production de 60 000 tonnes vif de poulets export, ce qui ne représente que la production habituelle d’un trimestre. Ces volumes ont déjà été réalisés  et le nombre de bâtiments laissés vides va  s’accroître, avec les difficultés pour tous les éleveurs, qu’ils soient spécialisés export ou non.

L’avenir de la production est très compromis à court terme. A moyen ou long terme, il y a un réel marché à l’export, générateur de valeur ajoutée. Il suffit de regarder la croissance annuelle de la consommation mondiale de volailles : 4,2 % sur la période 1992-2012 et 2,4 % prévus sur 2012-2022. Quelques hypothèses sont envisageables : la mise en œuvre au niveau européen d’un mécanisme de compensation des parités monétaires. On peut aussi imaginer qu’un groupe étranger voulant sécuriser ses approvisionnements soit intéressé par le savoir-faire de la filière régionale. Enfin, il se peut aussi qu’à terme, un opérateur, français ou étranger, réoriente une partie du parc de production vers des productions à destination du marché intérieur. Aucune évolution concertée n’a été possible.  Des opportunités individuelles vont peut être se mettre en place, mais la plaie pour l’économie régionale sera béante et laissera des traces indélébiles.

Les éleveurs de porcs sont chaque jour un peu moins nombreux. Nous sommes depuis plusieurs années entrés dans une phase de décroissance de la production. Que faut-il faire ?

T.C. La production continuera de baisser au moins jusqu'au début de l'année prochaine, en raison de l’effet des mises aux normes truies gestantes. Il faut tenir compte de cette donnée, pour réorganiser la filière. Les éleveurs et leurs groupements, qui maîtrisent la commercialisation des porcs, doivent entrer dans une réflexion en vue de construire une stratégie collective. Ce n'est pas aux distributeurs de décider seuls de l’avenir de la filière. C’est grâce à une stratégie collective que les éleveurs retrouveront des perspectives de développement et que nous pourrons espérer retrouver une production suffisante pour faire tourner les abattoirs et concurrencer les producteurs étrangers.

Au-delà de l’organisation des filières, y a-t-il d’autres leviers pour améliorer la compétitivité des agriculteurs bretons ?

T.C. Les aides du premier pilier de la PAC vont être moins importantes. Nous craignons que la façon dont le gouvernement a choisi d'appliquer la PAC en France pénalise l'élevage intensif, de production, professionnel, au profit des exploitations non professionnelles ou des zones de montagne. Ce qu'on n'aura pas par les aides directes, il faudra le retrouver par les prix, par l’organisation économique des producteurs pour rééquilibrer les rapports de force. Il faut également penser au plan de modernisation des exploitations. Les aides du second pilier de la PAC sont en partie fléchées sur la modernisation. Nous avons fait savoir au Conseil régional, nouveau gestionnaire de ces fonds, ce que nous voulons : le soutien aux investissements productifs et à la compétitivité. Ce plan doit, selon nous, aider les exploitants à améliorer les performances techniques et bénéficier de gains de productivité, à réaliser des économies d’énergie pour diminuer les charges d’exploitation, à augmenter les capacités de stockage des effluents d’élevage, à l’améliorer les conditions de travail. Il doit aussi soutenir la mise en place des organisations de producteurs. Nous avons proposé qu’une partie des fonds des MAE soient redirigés vers des investissements environnementaux. Il faut déjà imaginer la PAC de demain. Aux Etats-Unis, le Farm Bill met fin aux aides découplées, pour revenir à un système assurantiel couplé à la production, qui incite à produire. Parallèlement, il existe un dispositif social destiné aux plus défavorisés, qui oblige à la solidarité nationale : ce sont des produits américains qui constituent l’aide alimentaire. Les Etats-Unis garantissent un revenu aux producteurs et assurent des débouchés à la production agricole américaine. Ils se protègent ainsi des importations et soutiennent indirectement leur économie de production. Il serait temps de s’en inspirer !

Vous avez évoqué la nécessité de soutenir le  prix des produits : les négociations commerciales ont été cette année encore extrêmement difficiles.

T.C. La concurrence sans fin que se livrent les enseignes de la grande distribution fait des dégâts dans la filière alimentaire. Cette guerre des prix détruit des emplois et donc le pouvoir d’achat, contrairement à ce qu’affirment les distributeurs, Leclerc en particulier. Les agriculteurs et les entreprises agroalimentaires n’ont pas les moyens de défendre leurs revenus. Même les contrats ne les protègent pas des pressions toujours plus fortes des distributeurs. L’Etat doit intervenir pour mettre un terme à cette guerre des prix, en faisant respecter le Code du Commerce récemment enrichi par la Loi de Consommation, en sanctionnant les comportements abusifs des grandes enseignes de la distribution. Avec son Pacte de responsabilité, le Gouvernement a exprimé sa volonté de redonner de la compétitivité aux entreprises. C’est en effet par ce biais que la croissance reviendra, que des emplois seront créés et que le pouvoir d’achat s’améliorera. Ce n’est pas en soutenant la politique des prix bas que la France se sortira de la situation économique actuelle.

Le sujet des algues vertes est revenu, ces derniers jours, sur le devant de la scène.

T.C. Comme chaque année pendant la période estivale, le sujet des algues vertes donne lieu à de l’agitation médiatique. Les associations écologistes saisissent la moindre opportunité pour tenter de faire le buzz. Elles ont, cette année, été aidées par la décision de la Cour d’appel de Nantes dans l’affaire du cheval mort. Ce que nous regrettons c’est que les efforts et les progrès soient passés sous silence, au profit de contre-vérités.

La qualité de l’eau s’améliore très significativement en Bretagne. Depuis 20 ans, on comptabilise 30 % en moins de taux de nitrates dans les eaux bretonnes. Aujourd’hui, le taux moyen de nitrates dans notre région est de 25 mg/l, largement inférieur au seuil maximal européen de 50 mg/l. Nous refusons la logique des associations qui font pression pour une application réglementaire de mesures toujours plus contraignantes. Nous avons en Bretagne les mesures d’équilibre de la fertilisation les plus dures en Europe, les contrôles les plus nombreux et les plus stricts. Personne ne peut le contester ! Et, vu les résultats sur la qualité de l’eau, personne ne peut dire que les mesures ne sont pas appliquées ! Nous demandons au Gouvernement de ne pas céder aux associations et de ne pas casser la dynamique volontaire et volontariste des acteurs de territoire.

Plus largement, sur l’environnement vous demandiez des simplifications.
Où en êtes vous ?

T.C. Demander de la simplification administrative, ne signifie pas recul environnemental. Mais, nous ne voulons pas non plus de surenchère environnementale, sous prétexte de simplification. Le régime enregistrement pour les élevages porcins entre en application. Nous attendons sa mise en œuvre pour en faire, nous espérons, un bilan positif. Concernant la volaille, l’harmonisation avec le droit européen du seuil d’autorisation est en discussion. La simplification de la mise à jour des plans d’épandage est également en réflexion, avec un test prévu en 2015. Concernant la réforme des ZES et ZAC, quelques ajustements sont à venir, en vue de libérer, enfin, les éleveurs concernés des contraintes qui pesaient sur eux, leur permettre de faire évoluer leurs exploitations et de valoriser leurs effluents. Quant aux agriculteurs en BVC, nous faisons tout pour trouver des solutions et au plus vite : il y a urgence !

Prévoyez-vous des actions syndicales pendant l’été ou à la rentrée ?

T.C. Notre réseau développe un message visant à favoriser la consommation de produits français. En mangeant français, on favorise la production et l’économie française, on crée des emplois, on fait preuve de citoyenneté et on se fait plaisir, on mange sain, bon, équilibré et pas plus cher. Notre action syndicale, qui va commencer dès le mois d’août, visera à sensibiliser les citoyens, afin qu’ils réclament l’origine française en restauration collective, et à mettre les élus devant leurs responsabilités, en les incitant à réorienter les approvisionnements des cantines et restaurants administratifs vers des produits français.


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