Terra 15 octobre 2015 à 08h00 | Par Jean Dubé

La parité ne va pas de soi

Rachel Silvera, économiste, maîtresse de conférences à Paris-Ouest Nanterre La Défense, a beaucoup travaillé sur les questions de l'égalité homme femme et sur l'engagement des femmes notamment dans le monde professionnel. Elle était l'invitée des 10 ans d'agriculture au féminin pour tenter d'expliquer les motivations des femmes qui s'engagent, ou plutôt tenter d'expliquer pourquoi le plus souvent les femmes ne s'engagent pas !

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La parité était au centre des discussions d'agriculture au féminin à l'occasion de la journée organisée pour les dix ans du comité. Une parité que Christophe et Sylvaine Dano, producteurs d © Terra La table ronde réunissait Thérèse Jousseaume, maire de Langueux, Stéphanie Bullier, chef d'entreprise, Rachel Silvera économiste, Catherine Simeon chef d'entreprise agricole, pour les 10 ans d'agriculture  © Terra Rachel Silvera, maîtresse de conférence à l'université de Paris Ouest Nanterre intervenait aux 10 ans d'agriculture au féminin. © Terra

Rachel Silvera fait un constat simple. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler, à s'engager, dans le monde associatif, dans le monde syndical. Elles adhèrent, elles participent mais... on ne les retrouve pratiquement jamais dans les lieux de décision ! Au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie, on perd des femmes ! Rachel Silvera formule plusieurs explications.

Un constat, plusieurs explications

Premier point, 69 % des Français estiment qu'il est plus difficile pour une femme que pour un homme de s'engager. L'engagement est souvent synonyme de sacrifice, et ce n'est un plaisir que pour un tiers des personnes. L'engagement nécessite souvent d'adopter un comportement combatif voire violent. Aux antipodes de la vision que beaucoup de femmes ont de l'engagement.

Second frein, les femmes ne s'engagent pas assez parce qu'elles n'ont pas le temps ! Le plus souvent, elles attendent d'être totalement disponibles pour s'engager. Or les enquêtes montrent que le temps contraint de travail plus le temps pour les tâches domestiques est de 8h15 pour les femmes par jour. Il reste de 7h50 pour les hommes. Le rééquilibrage ne se fait pas. Chaque jour les hommes ont une demi-heure de plus pour eux.

Troisième contrainte, les femmes s'engagent moins parce qu'elles sont dans des tâches annexes moins visibles, des emplois précaires. Elles n'ont pas la même activité professionnelle et surtout elles ne sont pas dans les milieux, où se recrutent les dirigeants.

Quatrième point, le fonctionnement des institutions ne les attire pas. Elles font référence à des procédures rigides, des réseaux formels et informels, et des codes particuliers qui font peur à beaucoup de femmes. Le modèle de référence reste un modèle masculin en politique et dans l'entreprise. Pour être reconnu il faudrait se faire entendre, "monter sur le tonneau", bref correspondre à un modèle très masculin qu'elles n'ont d'ailleurs pas envie d'adopter.

Dernier frein, la société actuelle ne leur laisse pas toujours la place, notamment dans les structures à représentation pyramidale. Les élections départementales en sont le parfait exemple. À partir d'une représentation locale paritaire on voit bien qu'encore une fois leur nombre s'étiole au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie.

Rachel Silvera ajoute une dernière petite pique au monde politique. Souvent les hommes raisonnent leur engagement en terme de carrière avec un objectif de progression, qui explique pourquoi ils sont peu enclins à céder leur place, chose que beaucoup de femmes feraient plus facilement ?

10 ans d'agriculture au féminin

Lancé il y a dix ans depuis le département des Côtes d'Armor, le groupe agriculture au féminin se retrouvait en septembre pour un bilan. Si les femmes représentent aujourd'hui pratiquement un tiers des installations, et du salariat, leur proportion baisse au fur et à mesure que progresse le niveau de responsabilité. Favoriser l'engagement au féminin était au centre des réflexions de cette journée anniversaire.

Il y a dix ans, "nous étions trois femmes à se battre dans les Côtes d'Armor, Huguette, Éliane et moi. Nous voulions les mêmes droits que les hommes", raconte Anne-Marie Crolais, figure du syndicalisme dans les Côtes d'Armor. Le temps passant, ces femmes ont souhaité recréer ce qu'elles avaient connu : les GVA féminins où les femmes se formaient à la gestion, la comptabilité, les productions agricoles... "Il faut absolument que les femmes se retrouvent entre elles, qu'elles agissent et soient moteurs dans les organisations", explique encore aujourd'hui Anne-Marie Crolais. Fini le temps où les femmes sont à la traite et les hommes en réunion... "La mixité est indispensable. La prise de responsabilités commence déjà sur nos exploitations", déclare Sylvie Tranchevent, présidente d'Agriculture au féminin. En dix ans, 2049 femmes ont participé aux formations proposées par le comité. Et 400 femmes participent au comité qui a pris une dimension plus régionale.


Apporter une plus-value

Trois témoignages sont venus illustrer la présentation de Rachel Silvera, témoignages complétés par l'intervention video de Marie-Françoise Bocquet présidente de Crédit agricole en Bretagne. Des témoignages forts qui permettaient de mesurer le fait que des femmes parviennent à accéder à des postes de responsabilité, même si leur nombre reste très faible. Le groupe agriculture au féminin s'est fixé pour ambition de continuer à travailler au quotidien sur ces questions en espérant qu'une nouvelle génération d'agricultrices et de responsables prennent demain la relève… au féminin !

 

Stéphanie Bullier, directrice de l'entreprise Bullier, fabricant de pinceaux à Saint Brieuc

Stéphanie voulait être traductrice. Elle découvre l'entreprise familiale de l'intérieur à l'occasion d'un stage. "La vie a fait que je suis restée". Mais la passation des rennes ne s'est pas fait facilement. Il faut vraiment rentrer dans un jeu, des attitudes qui peuvent sembler naturelles mais qui sont "pour nous femmes, juste hallucinantes". "L'entreprise était dirigée par mon père et mon oncle, avec des rapports de force assez violents et conflictuels. Les femmes n'ont pas du tout ces codes. On n'est pas préparé à l'école pour ce genre de choses. J'aime travailler sans avoir besoin d'affirmer mon autorité. Ça demande plus d'énergie".

 

Thérèse Jousseaume, maire de Langueux

"Je me suis engagée parce que faire de la politique c'est partager des valeurs, parce que j'ai reçu ces valeurs de mes parents. Il faut savoir, et pouvoir, donner du temps. S'engager c'est faire des vrais choix de vie, passer d'une position de spectateur à acteur. Je n'avais pas envie de me battre. Or l'engagement politique, c'est un milieu d'homme, c'est un combat. Beaucoup de femmes ont le sentiment de ne pas pouvoir ou de ne pas savoir. Pourtant les femmes peuvent apporter une plus-value. Quel que soit le niveau d'engagement, l'important n'est pas ce qu'on est, mais la passion qu'on peut y mettre".

 

Catherine Simeon, agricultrice

Après sa formation de BEPA et six ans en restauration, Catherine vient travailler sur l'exploitation avec son mari. Au total elle travaille pendant sept années avant de s'installer, au moment du départ de ses beaux parents en retraite. L'installation s'est faite sur une base 50-50. "La prise de décision est vraiment partagée sur l'exploitation", qui comprend 300 truies NE sur 2 sites, 35 ha avec un salarié à mi-temps.

 

Au delà de la sensibilisation sur les questions fondamentales abordées au cours de cette journée, cette dernière aura rempli une des fonctions essentielles du groupe agriculture au féminin, rompre la solitude, l'isolement, permettre l'échange... le tout dans une ambiance détendue et conviviale.

Légiférer  ?

Pour Stéphanie Bullier, chef d'entreprise, il faudra légiférer, rattraper des siècles de retard et de déséquilibre ne se fera pas naturellement, il faudra donc légiférer. "Les femmes n'ont pas une propension à prendre le parole et le pouvoir, selon Thérèse Jousseaume, mais elles ont souvent un point de vue différent, un autre message à passer, une autre manière de faire plus atténuée. La loi doit favoriser l'éclosion, pousser les barrières. Elle doit permettre à terme de passer d'une égalité de droit à l'égalité de fait".

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