Terra 08 juin 2017 à 08h00 | Par Paul Jégat

Lait : où est passée la valeur ajoutée ?

Trop de lait, trop de poudre, grande distribution sourde, depuis plus de deux ans, le prix du lait se traîne, faisant du producteur le maillon faible de la filière. Personne ne conteste plus l'urgence à revaloriser le prix payé au producteur. C'est sur lui que se concentre l'essentiel des efforts d'adaptation de la filière au marché. Une situation qui est en train de virer au ras-le-bol, pour preuve les actions menées depuis une semaine.

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Le site Sodiaal de Guingamp bloqué depuis mardi pour 48 heures. Le lait rentre mais les produits transformés ne sortent pas.
Le site Sodiaal de Guingamp bloqué depuis mardi pour 48 heures. Le lait rentre mais les produits transformés ne sortent pas. - © Terra

Après deux ans de prix du lait en baisse, le désarroi et l'amertume des éleveurs se sont invités dans les débats de la chambre d'agriculture, réunie en session régionale le 30 mai dernier à Plérin. Une copieuse délégation d'agriculteurs, emmenée par la FDSEA des Côtes d'Armor, a investi la salle des sessions au moment où les élus consulaires agricoles bretons planchaient sur l'avenir de la filière laitière
bretonne. Pas d'invective, pas de procès fait à quiconque, les échanges nés de cette intrusion inattendue ont surtout donné l'opportunité d'illustrer par le concret les inquiétudes des éleveurs laitiers et rendre un peu plus percutante la demande unanime d'un prix rémunérateur.

Cette manifestation aura eu un autre effet, celui d'accélérer les expressions sur le thème du prix du lait, qu'il s'agisse du prix payé au producteur ou du prix à la consommation. Au lendemain de cette manifestation, les présidents des chambres d'agriculture de Bretagne convoquaient une conférence de presse pour un exercice d'explication du travail de réflexion engagé par les élus consulaires. Un vrai travail de fond marqué par une série de réunions entre élus et techniciens formalisé par un document de synthèse plutôt copieux qui ne fait l'impasse sur aucune piste de sortie de crise, pas même celle de la création d'un mécanisme européen de stabilisation du revenu. Mais on n'y est pas encore !

6 milliards de litres de lait en Bretagne en 2020 ?

Reprenant les conclusions d'un travail prospectif sur la filière laitière mené par la chambre d'agriculture de Bretagne en 2012-2013, cette nouvelle réflexion prend surtout acte de la disparition des quotas et de l'installation de la volatilité du prix du lait, deux faits parfaitement identifiés que les éléveurs laitiers n'affrontent pas à armes égales. A l'époque de cette première étude prospective, ses auteurs avaient écrit cinq scénarios de marchés et établi une série d'hypothèses d'adaptation du secteur laitier à cet après quotas qui n'existait encore que dans les têtes. Presque cinq ans plus tard, le scénario d'une hausse de production de la Bretagne pour atteindre les 6 milliards de litres de lait en 2020 se heurte à un mur d'obstacles, à commencer par celui du prix payé au producteur. Conséquence : un véritable "chamboule-tout" traverse aujourd'hui toute la filière, même après le plan européen de régulation de la production de fin 2016, consenti par la Commission européenne pour atténuer les effets de la surproduction laitière sur les marchés. De cela, plus aucun responsable professionnel ne doute. Et les pistes de solutions envisagées sont toutes teintées de la même prudence : maîtrise de son système de production quel qu'il soit, maîtrise du foncier, maîtrise du travail. "Il y a des facteurs de risque et de mise en danger" évoque ainsi Laurent Kerlir, président de la chambre d'agriculture du Morbihan, exhortant les futurs installés en agriculture à ne pas dépasser un coût total de reprise supérieur à 0,75 euro du litre.

Mais c'est d'abord du coté de l'aval que les responsables consulaires regardent : "Il n'y a pas de retour sur la création de valeur par les producteurs" relève amèrement Jacques Jaouen, président de la chambre d'agriculture de Bretagne. "On demande beaucoup au producteur mais en retour, on l'oublie beaucoup", regrette Marcel Denieul, constatant que "le principal amortisseur est côté éleveur". Un constat que le président de la chambre d'agriculture d'Ille et Vilaine double d'une affirmation : "la valeur ajoutée ne se partage pas, elle se prend !". "Longtemps, on ne s'est occupé que de produire du lait, on a accepté le nivellement par le bas, c'est ce qu'il faut changer", avance-t-il en n'excluant aucune piste d'action permettant au producteur de créer et conserver la valeur ajoutée.

 

 

La FNCL appelle la distribution à répercuter la hausse du prix du lait

Après deux années à un niveau très bas, le prix du lait semble enfin remonter durablement, constate la FNCL (coopératives) dans un communiqué du 1er juin. "Le prix de la matière grasse poursuit sa hausse (+23 % depuis 6 mois)" et celui de la poudre de lait a augmenté de 11 % depuis mi-avril. Une hausse qui devrait perdurer du fait du recul de la production. Dans ces conditions, la FNCL, qui souhaite que chaque maillon de la filière bénéficie de cette remontée des cours, appelle "l’ensemble des circuits de distribution" à agir. Pour rétablir un équilibre et assurer une rémunération à chaque acteur, la "revalorisation des produits de grande consommation" apparait à la FNCL comme une "nécessité". / Agra



Stock de poudre : vraie-fausse excuse ?

L'argument est entendu ici ou là : les stocks de poudre de lait, issus de l'intervention publique par l'Europe pèsent sur les marchés et donc sur le prix du lait. "Ces stocks, constitués par une augmentation de la production de certains pays ne servent-ils pas finalement d'outil de régulation déguisé...", s'interroge Frédéric David, président de la section lait à la FDSEA d'Ille et Vilaine. Que faire de ce stock ? Vendre par petits volumes ou déstocker massivement ? Opter pour un déstockage humanitaire...? La question reste entière car l'Europe veut vendre ce lait au moins au prix qu'elle l'a acheté. / Arnaud Marlet - Terra


"Tous les transformateurs se calent sur le prix le plus bas"

Mardi dernier devant le site industriel Sodiaal à Saint-Agathon près de Guingamp, les syndicats FDSEA/JA des Côtes d'Armor ont entamé un blocage "filtrant" de l'usine. Si les camions de collecte de lait peuvent entrer, à l'inverse ceux transportant les produits finis (poudre de lait et emmental) sont interdits de sortie. La revendication est claire : il est demandé une augmentation du prix du lait à 340 €/1000 l dans les plus brefs délais. Un premier ultimatum avait été lancé une semaine auparavant aux responsables de coopératives lors de l'intrusion de manifestants en session de la chambre régionale d'agriculture à Plérin. Le choix de Sodiaal n'est pas anodin. Le groupe laitier coopératif qui doit tenir son assemblée générale le 14 juin est le dernier de la classe en terme de prix du lait. "Tous les transformateurs se calent sur le prix le plus bas", alerte Jean-Marc Lohier, président de la section lait. Mercredi matin, le blocage était toujours en vigueur.  
/ Emmanuelle Le Corre - Terra


 

100 euros de consommation alimentaire

100 euros de consommation alimentaire induisent 64,7 euros de valeur ajoutée, a calculé l'observatoire des prix et des marges dans son travail sur la répartition de la valeur de la dépense alimentaire. Cette valeur ajoutée induite, générée à chaque étape, se répartit ainsi :

l’agriculture ; 6,2 euros, soit 9,6 % de cette valeur ajoutée induite,

les industries alimentaires : 11,7 euros (18 %),

les autres industries : 3,2 euros (4,9 %),

la restauration : 13,9 euros (21,5 %),

le commerce inter-entreprises et de détail : 15,4 euros (23,8 %),

les services : 14,3 euros (22,10 %).

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