Terra 13 juillet 2017 à 08h00 | Par Jean Dubé

Lait Sprit d'Ethique : le projet peut-il encore rebondir ?

En 2012, en pleine tourmente Entremont, une cinquantaine de producteurs décide de ne pas signer chez Sodiaal et se lance dans l'aventure "Lait Sprit d'Ethique". La Sica créée collecte le lait et le vend au prix "spot". En 2016, 7 millions d'euros sont investis dans une ligne de lait UHT.  Terra a rencontré des producteurs qui parlent aujourd'hui d'un "désastre économique et humain", mais aussi les responsables de la Sica qui espèrent que les mauvaises années sont derrière eux. Le projet peut-il encore rebondir alors qu'un tiers des producteurs souhaiterait se retirer ?

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- © Terra

Elle était enseignante au moment de la création de la Sica, et conjointe d'exploitant. Lui gérait une petite exploitation de 40 hectares et 300 000 litres de référence depuis 2001. Dix ans après son installation, Entremont est à vendre. Les repreneurs potentiels ne sont pas légion. Mais "les producteurs ont peur du projet, de l'évolution" et "de se sentir sous tutelle". Pour d'autres, "ce projet était contraire aux intérêts de l'exploitation. Un contrat sans prix ni perspectives". "Le conseiller est venu à plusieurs reprises" mais ils décident "de ne pas signer", "ça s'est arrêté simplement, sans heurt". Pour Marie-Madeleine et Jean-Noël, "ça a commencé comme ça". Ils ne sont plus aujourd'hui producteurs de lait, mais ils ont souhaité témoigner dans Terra pour donner leur version des événements. Nous avons aussi rencontré et donné la paroles aux responsables actuels de la Sica. Deux camps qui semblent aujourd'hui totalement irréconciliables.

"Ca va s'améliorer !"

Installé à Saint Vran en Côtes d'Armor en 2001, Jean-Noël a repris une exploitation hors cadre familial. Au premier janvier 2012, avec 56 autres producteurs il adhère "de plein gré à Lait Sprit d'Ethique", une "Sica naissante qui collecte les producteurs et vend sur les marchés lait spot". Au début, il "existe juste un dépotage" de camion à camion, la revente du lait en l'état, et la recherche de contrats à la semaine. Dès le départ, un conseil d'administration est nommé, un chef de projet est recruté, "c'est lui qui intervenait dans l'ensemble des branches". Il était pour partie salarié et pour partie prestataire de service, aujourd'hui il est salarié de la Sica.

Au début "tout est à faire". Après les grèves de 2009, l'idée est séduisante. Les débuts sont pour les uns "difficiles", pour les autres "terribles". On disait "on ne peut pas continuer comme ça", mais toujours les responsables ont entretenu l'espoir : "On est au creux de la vague, mais ça va s'améliorer".  En 2012, le contexte laitier se tenait. 2014 a été une très bonne année mais les adhérents de la Sica n'ont jamais connu cette embellie au niveau du prix. Ils sont tous d'accord sur ce point, les trois dernières années ont été "catastrophiques".

Une ligne de production UHT

En 2016, la Sica décide de devenir "transformateur". Un investissement de près de 7 MEUR est réalisé dans une ligne de production UHT pour vendre sur le marché local, sans intermédiaire, sous la marque "Laitik" . Mais les "volumes sont médiocres". "On nous dit pourtant que les volumes UHT progressent très très rapidement". Pourtant, la potion est de plus en plus amère pour les producteurs. En 2014, le prix moyen perçu par le producteur est de 250 EUR/1000 l, 165 en 2015 , 195 en 2016*. "En 2016 nous avons été payés 110 EUR/1000 l 5 mois d'affilée, pour finir en juin avec 175 EUR /1000 litres". Cette fois, pour Marie-Madeleine et Jean-Noël "aller plus loin, c'est aller trop loin". Ils décident d'arrêter l'exploitation. "Le 27 juin 2016 les vaches sont parties. Il y avait de l'émotion".

Hervé Leroy, le président de la Sica, ne conteste pas ces chiffres. Mais d'une manière générale, il ne donne aucune indication chiffrée, ce sont "des éléments qui se règlent en interne".

Début 2017, le volume en UHT représenterait entre 40 et 50 % des volumes vendus et serait en constante évolution. Mais malgré l'énergie dépensée par les éleveurs qui sont aussi souvent commerciaux le week end, le chiffre d'affaires est à la baisse et la Sica n'a pas commencé à rembourser les emprunts. Les responsables de la Sica préfèreraient que l'on parle de l'amélioration du chiffre d'affaires attendue sur 2017... mais celle-ci n'est pas chiffrée. Le prix consommateur "conseillé" est fixé à 0,69 EUR TTC pour un litre de lait UHT 1/2 écrémé.

"Ce projet, j'y ai toujours cru"

"J'y croyais presque encore il y a un an. J'avais l'espoir que ça parte. La commercialisation en circuit court j'y ai toujours cru. J'espérais pour les autres. Mais quand j'ai vu comment s'est déroulée cette assemblée générale avec la présence d'un huissier... L'an passé on avait vu la commissaire aux comptes quitter la réunion ! Cette année, un tiers des producteurs était accompagné d'un avocat, mais sa présence a été refusée à l'assemblée générale. Pourtant la Sica avait son propre avocat". La réunion s'est déroulée "dans un climat de tension extrême". Marie-Madeleine termine : "Certains cherchent simplement à partir et voudraient récupérer leur argent". Hervé Leroy de son côté relativise : "Qu'il y ait des tensions est normal. Mais les débordements sont inacceptables". Il parle pêle mêle de "menaces de morts, de plaintes, d'instrusions sur les sites de production. Il n'y a pas de commentaire à faire, on a besoin d'avancer maintenant".

La dette est en partie dans les élevages

Marie-Madeleine, qui est de formation comptable, souligne : "On a voté pour 2016 un résultat négatif de 290 000 EUR. Cette perte a été portée en report à nouveau, qui viennent s'ajouter aux - 87 000 EUR de 2014 , et aux - 160 000 EUR de 2015.  La situation nette est négative, de - 540 000 EUR en cumulé. Le chiffre d'affaires a également diminué.Il a été de 8,7 MEUR en 2013, 7,8 MEUR en 2014, 5,5 MEUR en 2015 et 4,5 MEUR en 2016 (source rapport du conseil d'administration, NDLR). Personne n'a eu sous les yeux ces chiffres qui engagent pourtant chaque actionnaire". Encore une fois, Hervé Leroy ne commente pas ces données.

Mais les choses ne s'arrêtent pas là, si l'on peut dire. L'investissement de 7 MEUR a été financé par des prêts de 15 000 EUR, que chaque producteur a bien voulu consentir, qui auraient dû en théorie être remboursés par  la Sica. Mais cette dernière est bien incapable de le faire. Certains producteurs y ont ajouté un prêt de 50 EUR/t qui, lui, était facultatif.

Au delà de cet engagement financier, les producteurs se sont mobilisés et se sont investis dans l'entreprise. Ils ont été chauffeurs, commerciaux... et y consacrent beaucoup de temps et d'énergie.  Aujourd'hui, on peut dire qu'une partie importante de la dette de la Sica est dans les élevages.

Ce projet a anéanti 50 familles

Pour Marie-Madeleine et Jean-Noël, "les producteurs sont enfermés, pieds et poings liés dans une organisation. Ils sont les bons esclaves d'une organisation" à laquelle ils ont pour l'essentiel apporté des parts sociales, des apports personnels et beaucoup de temps. "C'est du désespoir. C'est de la fuite en avant. Ce projet a anéanti 50 familles d'agriculteurs. Si rien n'est fait par les pouvoir publics ou par les organisations professionnelles par solidarité, le monde agricole va perdre 50 exploitations. Certains y croiront jusqu'à la mort, mais la mort est déjà présente dans certaines exploitations. J'ai dit à mon mari : "tu l'as échappé belle, notre maison aurait servi à rembourser les dettes".

Rétablir la vérité

Jean-Noël explique calmement : "Personne ne nous a forcés à signer. Je ne dis pas que j'ai raison, je donne seulement ma vision des choses", mais le témoignage du couple accable les responsables de la Sica. "En 5 ans, ces gens là ont anéanti le travail réalisé pendant 20 ans sur les exploitations.  Ils ont souvent critiqué le fonctionnement des coopératives, mais une coop est beaucoup plus transparente. Cette Sica, c'est une secte. Ce fonctionnement, c'est de l'obscurantisme, le conseil ne sait rien.  Le chargé de projet est idolatré, on le porte aux nues, c'est de la manipulation !".

"Ces dirigeants ont manqué de vision. Il y a eu des mains tendues de laiteries qui proposaient de reprendre 60 % du lait. Ils ont refusé. Ils n'avaient pas le droit de prendre les décisions qui ont été prises", ajoute Jean-Noël. Côté Sica, on ne confirme pas ces éléments. "Personne n'est prêt à nous reprendre", affirme Hervé Leroy.

Au dela des données économiques bien sûr essentielles, c'est la question de la pérennité du projet qui est posée. La plupart des exploitations sont à bout de souffle, on se demande même comment elles ont pu tenir jusque là. Mais une marque a été créée, les ventes se développent, une expérience originale est en cours. Mais comment continuer si un tiers des producteurs souhaite quitter le navire. Et comment continuer s'il ne peuvent pas le faire ?

* Document conseil d'admnistration de la Sica, prix de base normes lait standard.

Anonymat : Les exploitants cités dans cet article ont, avec un certain courage, décidé de témoigner sans cacher leur prénom. La rédaction de Terra a toutefois décidé de ne pas publier leur nom de famille ni leur photo afin de préserver une forme d'anonymat sur un plan local. Mais cette précaution n'enlève rien ni à leur témoignage, ni à la sincérité de leur message.

De gauche à droite, Hervé Leroy, président de la Sica Lait Sprit d'Ethique, Franck Laviec, Marie-Hélène Michard et Laurent Laviec.
De gauche à droite, Hervé Leroy, président de la Sica Lait Sprit d'Ethique, Franck Laviec, Marie-Hélène Michard et Laurent Laviec. - © Terra

"C'est une souffrance terrible"

Hervé Leroy, président de la Sica Lait Sprit d'Ethique, accompagné de Marie Hélène Michard, de Franck et Laurent Laviec, jeunes associés d'un Gaec m'ont donné rendez-vous mardi dernier à Pleyber Christ. Ils restent persuadés du bien fondé de leur démarche et envisagent l'avenir avec un relatif optimisme : "Il faut que ça marche". "Ceux qui veulent partir peuvent partir" (...à la condition bien sûr de trouver une laiterie NDLR). "Les dernières années ont été terrribles à vivre. Nous sommes maintenant sortis du marché libre (spot), la situation se redresse. Le plus dur est maintenant derrrière nous. Pour nous tous, cette situation est une souffrance terrible". Les plus jeunes soulignent que la plupart des producteurs ont souffert en silence, sans l'aide de personne.

Hervé Leroy, le président conclut sur une boutade : "C'est vrai que nous avons développé une forme de paranoïa, mais aussi une capacité à survivre en milieu hostile !".

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