Terra 28 janvier 2016 à 08h00 | Par Jean Dubé

Le rouge de la colère et un mercredi noir

Cette fois, les vieux remèdes ne serviront pas à grand chose. Les manifestations, les blocages ont repris de plus belle et commencent à faire tache d'huile dans les départements bretons et plus largement dans l'Ouest ou le Massif Central. Face à une pression de plus en plus forte, le ministre de l'agriculture tente de reprendre l'initiative et annonce 290 millions d'euros d'aides.  Mais cette annonce ne règle rien en terme de prix et ne donne pas de perspectives. Les regards se tournent de plus en plus vers les politiques. Peuvent-ils encore se saisir de ces questions ?

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Côtes d'Armer © Terra Finistère © Terra Ille-et-Vilaine © Terra Morbihan © Terra



Ping pong dramatique dans le porc

Depuis plus de 6 mois maintenant, la filière porcine s'est enfoncée de façon dramatique dans le marasme. Les quelques tentatives pour remonter le prix se sont soldées non seulement par un échec mais aussi par la remise en cause du seul outil d'ampleur nationale de fixation du prix qu'est le marché du porc breton. Les voix, en particulier du côté des FDSEA et des JA, se sont élevées pour réclamer une restructuration rapide de la filière pour mieux peser sur la distribution. Cet appel pressant des éleveurs appuyé par le conseil régional de Bretagne semble avoir porté ses fruits puisque 5 groupements Aveltis, Porelia, Prestor, Triskalia et Syproporcs ont annoncé cette semaine leur intention de se regrouper autour d'un projet de plateforme de vente. Ce projet, s'il aboutit, concrétisera la demande maintes fois entendue d'une organisation de producteurs sous forme d'OP commerciale.


Intérêts divergents

Mais au début précis de cette fragile construction, la fédération des industriels de la charcuterie décide de quitter le navire de l'interprofession Inaporc. Selon cette dernière, la FICT "montre son vrai visage, celui de l'égoïsme et du sauve qui peut", ce départ "s'oppose au pire moment à la recherche de toute solution collective".

Dans ce contexte où chacun se renvoie la balle, le ministre de l'agriculture a souligné que la France avait le plus bas niveau d'utilisation du stockage privé, seule mesure de dégagement de marché mise en place au niveau européen ... ambiance !

Puisque le collectif est décidément difficile à préserver, les éleveurs de porcs ont décidé de porter leurs revendications sur le terrain judiciaire. Ils porteront plainte contre l'Allemagne auprès de la commission européenne. Michel Bloc'h, président de l'UGPVB, estime qu'un avantage fiscal de 250 millions d'euros sur les cinq dernières années a été octroyé aux éleveurs allemands, avantage qu'il veut contester bien évidemment à titre d'exemple des distorsions de concurrence qui plombent la compétitivité de l'élevage français.

 


Stéphane le Foll contesté

Difficile de trouver un fil rouge et une ligne claire dans tout cela, si ce n'est celle de la confusion. Pour en ajouter encore un peu, les relations ne sont pas au plus haut entre la profession et le ministre de l'agriculture. Xavier Beulin indiquant clairement avoir recours à l'arbitrage du premier ministre. Le ministre de l’agriculture a toutefois annoncé le 26 janvier des compléments d’aide aux agriculteurs de 290 millions d’euros par rapport au plan du 3 septembre ainsi que 500 millions d’euros en avance de trésorerie. Les 290 millions serviront notamment à indemniser la filière palmipèdes du Sud-Ouest touchée par la grippe aviaire (130 M€), indemniser la FCO (35 M€), ainsi qu’à abonder le plan de soutien aux éleveurs de 125 millions d’euros (50M€ pour le fonds d’allègement des charges, 50M€ de prises en charge des cotisations MSA, 25 M€ pour prolonger les allées blanches sur l’endettement jusqu’au 30 juin 2016). Et sur les problèmes plus structurels, Stéphane Le Foll a annoncé qu’il proposerait en conseil d’État un décret sur l’étiquetage de l’origine des produits transformés, notifié à la Commission européenne.

 


Mercredi noir sur les routes bretonnes

Cette semaine sera décidément celle de tous les dangers. Les FDSEA et les JA de Bretagne ont annoncé des dizaines d'actions de blocage sur les routes bretonnes, un mercredi noir en Bretagne. Déjà, depuis le début de la semaine, les RN12, RN 164 et 165 avaient été bloquées à plusieurs reprises.

Mercredi et jeudi, les 4 départements mèneront de façon concertée leurs actions. (lire ci-dessous et en pages départementales). Jeudi, le préfet de région tentera de remettre autour de la table l'ensemble de ces filières agricoles pour un nouveau point de situation et l'annonce de soutiens du conseil régional.

Depuis plusieurs mois maintenant que la colère gronde, on mesure semaine après semaine le décalage entre les attentes des agriculteurs et les décisions prises. De plus en plus revient maintenant l'interrogation du devenir de l'agriculture et de savoir ce que la nation attend d'elle ?

Dans le Finistère, les agriculteurs en ont "plein les bottes"

C'est en Côtes d'Armor que les actions de blocage des axes routiers ont débuté, par la RN 12, avant de faire tache d'huile sur toute la Bretagne. Dès mercredi 20 janvier durant trois jours, la RN 12 a été bloquée à différents endroits, les manifestants jouant au jeu du chat et de la souris parfois avec les forces de l'ordre. Après une trêve, les blocages ont repris ce mercredi 27 janvier à l'appel de la FRSEA et de JA Bretagne, dans le cadre d'une opération régionale coordonnée. À la différence que les blocages ont gagné cette fois les réseaux routiers secondaires. L'opération devait se poursuivre au moins jusqu'au lendemain.

Depuis la semaine dernière, les agriculteurs et les responsables agricoles se relayent auprès des médias et des élus afin de décrire l'extrême urgence d'agir auprès des éleveurs en détresse. "Si la situation n'évolue pas, ce sont 1 000 exploitations qui disparaîtront dans les Côtes d'Armor cette année, 2 000 exploitants et derrière, 15 000 emplois indirects", annonce Didier Lucas, président de la FDSEA 22. "Nos actions envers l'élevage, c'est aussi les emplois du territoire que nous défendons !"

 

Dans le Finistère, les agriculteurs en ont "plein les bottes"

C''est avec leurs vieilles bottes en caoutchouc que près de 300 agriculteurs du Finistère se sont rendus Quimper le 20 janvier dernier, à l'appel de la FDSEA et des JA. Le message est clair : ils en ont "plein les bottes" et l'ont fait savoir au préfet... en les plantant sur les grilles et en les jetant dans les jardins de la préfecture, où l'on apercevait quelques boucliers et casques de CRS. "Il faut mettre fin aux distorsions de concurrence, qu'elles soient fiscales, sociales ou normatives, explique Sébastien Louzaouen, le président des JA. Et imposer l'indication d'origine sur tous les produits, frais ou transformés". Deux revendications pour un seul objectif pour la production bretonne : regagner de la compétitivité par rapport à ses concurrents et reconquérir le marché français. Des revendications déjà portées à Paris, début septembre. "Mais Stéphane Le Foll est sourd à nos demandes". Et les agriculteurs s'impatientent, menaçant de durcir le ton si "l'Etat ne se bouge pas". En attendant un "mercredi noir sur les routes", ils sont allés prêter main forte dans les Côtes d'Armor en fin de semaine et dans le Morbihan, le 25 janvier, avant de bloquer l'échangeur de Kervidanou, à Quimperlé, une bonne partie de l'après-midi.


"Amener de la trésorerie aux agriculteurs"

En Ille-et-Vilaine, à l'appel de la FDSEA et des JA 35, une cinquantaine d'éleveurs se sont retrouvés vendredi 22 janvier dès 6h30 devant la préfecture de Région pour alerter l'Etat et "trouver des solutions pour amener de la trésorerie aux agriculteurs". Versement des aides PAC, étiquetage de l'origine pour tous les produits alimentaires y compris les produits transformés et les plats préparés, possibilité de produire à armes égales avec les concurrents européens, ou encore répartition des marges entre les acteurs des filières.... Autant de doléances portées auprès du préfet de Région. Le cortège s'est ensuite dirigé vers le centre Leclerc pour dénoncer la course aux prix bas de la grande distribution. Avant de s'arrêter à l'UGPVB (Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne) pour demander une restructuration de la filière porcine, avec une concentration de l'offre et une limitation du nombre de cahiers des charges. Sur une banderole, on pouvait lire : "Deux OP, point final !". A noter qu'une réunion est également prévue cette semaine avec les représentants d'Agrial et de Sodiaal. Sans oublier la grande journée de blocage prévue ce mercredi.


Les éleveurs morbihannais bloquent la RN 165 Nantes Brest

Pour dénoncer une situation critique en lait, porc et légumes, les éleveurs morbihannais ont bloqué la voie express lors de différentes actions cette semaine afin de réclamer un juste prix et la mobilisation des pouvoirs publics.

"Avec un lait qui me coûte 34 centimes du litre à produire et que ma coop me rachète 28 centimes, je perds de l'argent tous les jours. Et en grande surface, mon lait est vendu 1 euro le litre, expliquez-moi où va la marge ?", interroge Anthony, éleveur laitier de 33 ans, installé au nord de Vannes. En légumes de conserves ou en porc, le constat des éleveurs FDSEA et JA est le même. Alors à Lorient, ville de Jean-Yves Le Drian, lundi dès 4 heures du matin le premier barrage de la voie express RN 165 (axe Nantes Brest) a été tenu durant 10 heures avec le renfort de tracteurs finistériens venus épauler les éleveurs morbihannais. Près de 200 éleveurs ont maintenu, autour de feux de déchets d'élevage, le blocage de la circulation entraînant une cohorte d'embouteillages dans toute la périphérie lorientaise. Puis à Auray et Arzal, d'autres éleveurs ont à leur tour investi la RN 165. De nouvelles actions routières étaient encore envisagées mercredi, notamment sur les secteurs de Baud et Ploërmel.

Philippe Bizien, président du comité régional porcin de Bretagne.
Philippe Bizien, président du comité régional porcin de Bretagne. - © Terra

Il reste un avenir si ...

Difficile aujourd'hui de porter la casquette de président du comité régional porcin (CRP). Philippe Bizien ne cache pas son pessimisme. "On n'est pas entendus. Il existe aujourd'hui des situations dramatiques" dans les exploitations. Pour lui, il reste un avenir mais sous plusieurs conditions. La première est de rester unis. "La Bretagne et ses outils se sont construits dans la cohésion, l'individualisme ne permettra pas de s'en sortir". Il parle aussi de la restructuration des groupements. "On y travaille, nous sommes aujourd'hui les mieux organisés en Europe. Nous sommes 10 groupements aujourd'hui, on peut mieux faire mais cela ne gommera pas le manque de compétitivité des élevages et de la filière. On fait la course avec des gens qui sont dopés". Pour Philippe Bizien, c'est maintenant aux politiques de dire ce qu'ils souhaitent, c'est à eux d'accompagner les évolutions et de prendre des risques. Les sujets ne manquent pas : embargo russe, étiquetage, charges, directive sur les travailleurs détachés. "Ils ne parlent que de restructurer les groupements, mais cela ne changera rien s'il n'y a pas des mesures structurelles".

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