Terra 25 juin 2015 à 08h00 | Par Jean Dubé

"Les solutions aux crises se trouvent au niveau des métiers et des filières"

Rare femme dans un monde très masculin, Marie-Françoise Bocquet vient d'être élue présidente de Crédit Agricole en Bretagne. On pourrait la croire presque timide tant elle cultive une image sobre et discrète. Mais on n'arrive pas à la présidence de la caisse régionale du Crédit agricole d'Ille et Vilaine sans des idées bien arrêtées sur le devenir et le fonctionnement de cette institution. Marie-Françoise Bocquet n'a pas le verbe haut, mais cela ne l'empêche surtout pas de dire des choses fortes !

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Marie-Françoise Bocquet
Présidente de Crédit agricole en Bretagne
Marie-Françoise Bocquet Présidente de Crédit agricole en Bretagne - © Crédit agricole 35

Vous avez été élue le 13 mars à la présidence de Crédit agricole en Bretagne. Quelles sont les actions et les priorités de cette structure ?

Marie-Françoise Bocquet. Crédit Agricole en Bretagne a deux niveaux différents d'action. Un niveau pour réfléchir, engager, décider, au niveau des binômes présidents et directeurs. Au niveau opérationnel, les quatre caisses réfléchissent, travaillent, définissent les coopérations à mettre en place, au niveau de l'activité bancaire. Parce que les décisions doivent être prises à quatre - sous forme de consensus - la prise de décision peut s’avérer délicate ; mais à chaque fois que des coopérations sont décidées, elles sont portées par les quatre caisses régionales.

Les premières coopérations engagées permettaient d'offrir un service nouveau à nos clients, une offre que chaque caisse, prise individuellement, n'aurait pu offrir, par exemple : la banque privée ou la banque d’affaires. Depuis 2014, de nouvelles coopérations ont été mises en place pour gérer la production bancaire.

 

Pouvez-vous illustrer ?

MFB. Nous venons de réaliser les regroupements de plateforme de Crédit entre Morbihan et Ille-et-Vilaine. L'Ille-et-Vilaine s’est vue confier la plateforme des particuliers au niveau des crédits Habitat et Consommation,. Le Morbihan prend en charge le "back-office" des crédits Agriculture et Entreprises. Auparavant les conseillers étaient en contact direct avec le client, chaque caisse établissait le contrat de prêt, régularisait toutes les formalités, etc. Aujourd'hui le processus commercial ne change pas mais une fois l'examen du dossier et l'accord de prêt obtenu de chaque CR, tout est traité par une plateforme crédit pour les quatre caisses de manière industrielle avec des engagements clients. Le "back-office" est recentré au niveau d'une caisse régionale pour le compte des trois autres.

 

Quelles seront les conséquences notamment en termes d'emploi ?

MFB. Il s'agit de regrouper le "back-office", la gestion administrative, juridique, et le contrôle de conformité qui est de plus en plus complexe dans les banques. Cela permet de regrouper les compétences et de réaliser des économies d’échelle. Nous avons voulu concentrer les forces commerciales sur le cœur de leur métier, c’est-à-dire la gestion relationnelle et le conseil. Cette organisation est souhaitée par nos clients qu’ils expriment au travers des enquêtes de satisfaction clientèle. Parce que nous sommes dans un processus d’industrialisation où nous recherchons l’excellence dans l’exécution, nos outils pourront servir, demain, à d'autres caisses régionales, même si ce n'était pas l'objectif initial.

 

Vous êtes une des rares femmes présidente de caisse régionale. Cette arrivée a-t-elle été compliquée ? Va t-elle changer quelque chose en interne ?

MFB. Au niveau de la caisse régionale d'Ille-et-Vilaine cela ne change pas grand chose. Nous étions déjà 5 femmes sur 15 membres dans le conseil. La marche la plus compliquée pour moi a été de passer d'administrateur de caisse locale à administrateur de la caisse régionale. Il a fallu s'adapter, intégrer les concepts, etc . Par contre une fois au bureau, passer d'une fonction de vice-président à président ne m'a pas semblé trop compliqué. C'est un peu la même chose au niveau des coopérations bretonnes.

Par contre c'est très différent au niveau national ! nous sommes 2 femmes sur 39. Mais surtout nous sommes dans une instance de 39 hommes issus très majoritairement du monde agricole. N'étant pas du "sérail", j'ai eu plus de difficultés à rentrer dans leur fonctionnement. Notre présence gêne quelque part ! Cela tient au sexe sans doute mais surtout au métier. Je pense que si j'avais été une femme agricultrice cela aurait été sans doute plus simple. J'étais directrice d'un organisme de logement social, je ne viens pas du même univers. De plus les responsables ont aussi eu un parcours commun, ils se sont tous connus dans d'autres structures, les JA, les chambre d'agriculture... Il y a une histoire partagée ils se connaissent depuis longtemps, on n'a pas les mêmes codes. Notre présence perturbe un peu les règles du jeu ! Je pense que mes collègues n'aimeraient pas qu'on soit trop nombreuses !

Il y a effectivement un souhait d'ouverture, vers les femmes, vers d'autres métiers. Mais on ne peut pas être à la fois président de caisse régionale et mandataire social d'un organisme de logement social. Il a donc fallu que j'arrête mon activité. Ce n'est pas si simple. L'autre difficulté est la disponibilité. L'agriculture permet des formes de salariat, des formes d'organisation différentes. C'est plus complexe pour quelqu'un qui a le statut de salarié. Le souhait d'élargir, de s'ouvrir, se frotte aux limites matérielles de l'exercice.

Le métier de banquier évolue. De nouveaux acteurs apparaissent. Peuvent-ils à terme déstabiliser des "institutions bancaires ?

MFB. En 2014 la plupart des réseaux stagnent. Les seuls réseaux qui croissent ce sont les "pure-player". Ceux-ci progressent de 3 à 5 % de parts de marché. La tendance de fond est engagée et la croissance est là ! Le Crédit agricole n'a pas le choix. Confirmer et renforcer notre position dans le digital est obligatoire.. Le groupe met en place la banque multi-canal de proximité. Notre choix c'est de vouloir être sur les deux champs du multi-canal : l’agence pilier de la relation et les canaux alternatifs. Nos conseillers seront de plus en plus spécialisés. L'organisation du travail à l'intérieur des agences va profondément changer et impacter les équipes. Les solutions commencent à se mettre en place.

 

Le mois de juin sera un mois très difficile pour les éleveurs de porcs.

MFB. Une équipe a été chargée sur chacun de nos secteurs de faire le point avec tous les éleveurs de porcs susceptibles d'être en situation difficile. Les tensions de trésorerie sont évidentes. Nous constatons que les lignes de crédit sont fortement utilisées. Cela ne laisse que peu de marge de manœuvre pour ne pas sur-endetter nos clients. A l’analyse des comptes, ce qui doit être géré concerne la relation avec les fournisseurs, les banques et les autres créanciers. En ce qui nous concerne nous faisons notre devoir.

Pour certains jeunes agriculteurs installés récemment et qui portent des engagements lourds, ils n’auront jamais connu de bonnes périodes.

Mais surtout la situation va continuer à être compliquée parce que c'est la situation de toute la filière qui est difficile. C'est toute la filière qui doit se réorganiser, se mettre autour de la table, producteurs transformateurs, distributeurs... cela fait des années qu'ils auraient dû le faire. Ils n'ont plus vraiment le choix. Aujourd'hui il n'y a plus de moyenne, il n'y a plus de normes. Les différences entre les exploitations sont extrêmement larges. La filière est aujourd'hui totalement "dé-normée". Elle bouge énormément, elle fait l'objet d'un suivi régulier en conseil d'administration.

 

Une exploitation sur deux sera à transmettre dans les dix ans. Faut-il inventer de nouvelles formes de portage du foncier et du capital ?

MFB. Sans aucun doute. Compte tenu de la taille des reprises, on aura besoin de réanalyser l'accompagnement des agriculteurs. Les caisses bretonnes ont mis en place une action avec la BPI. Sur les grosses opérations elles font déjà de la "syndication" (partage de prêt entre plusieurs banques) lorsque les montants sont trop conséquents pour une seule caisse. C'est nouveau et cela fonctionne maintenant de manière assez fréquente dans le monde agricole.

La question de l'allongement des délais revient régulièrement. Faut-il financer sur quinze ans, en sachant qu'il faudra renouveler les investissements, tenir compte du coût de l'investissement, des intérêts ? C'est un sujet qui reste en débat, comme le débat du portage du foncier.

Il y a plein de sujets qui sont là. Qui n'ont jamais été menés au bout. Les choses se faisaient, on trouvait des solutions ponctuellement. Avec la dérégulation, la nouvelle PAC, les solutions ne peuvent se trouver qu'au niveau du métier et des filières. Le monde agricole va donc évoluer plus rapidement que par le passé. Il va évoluer par nécessité.

Il n'y a plus de solutions ponctuelles, mais des solutions de fond à trouver. Ayons confiance dans les acteurs de cette filière.

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