Terra 24 octobre 2013 à 08h00 | Par Paul Jegat

Pierrick Massiot Président du Conseil Régional de Bretagne - "Il faut refonder Le modèle agricole Breton pas l'enterrer

A l'occasion d'un entretien accordé à Terra lundi dernier,à la veille d'une rencontre à Matignon où il devait évoquer le pacte d'avenir pour la Bretagne annoncé par Jean-Marc Ayrault, le président du conseil régional Pierrick Massiot revient sur les dossiers agricoles chauds du moment . emblématiques d'une crise bretonne qui ne doit pas être prétexte à "enterrer" le modèle agricole breton.

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Pierrick Massiot Président du Conseil régional de Bretagne
Pierrick Massiot Président du Conseil régional de Bretagne - © Terra

 

 

 

 

 

Depuis quelques jours, la Bretagne est sous le feu de l'actualité nationale. Croyez-vous, comme on l'entend souvent dire aujourd'hui, que le modèle agricole breton soit dépassé ?

Pierrick Massiot.

Non je ne crois pas que le modèle agricole breton soit dépassé, je pense seulement qu'il y a des entreprises dans le modèle agroalimentaire breton qui ne se sont pas adaptées. Pour Doux, c'est évident. Il y a quand même plus d'une dizaine d'années que Doux est informé que les restitutions seraient progressivement réduites puis supprimées. Doux a connu des années fastes pendant lesquelles il a gagné beaucoup d'argent. Il aurait du consacrer ces bénéfices à la modernisation de son système intégré. Doux est passé outre les anticipations qu'il aurait du mettre en oeuvre, soit en modernisant ses outils industriels financés par les résultats des années fastes, soit en s'adossant à despartenaires qui lui auraient permis de mener cette modernisation. Le cas de Tilly Sabco est différent, l'entreprise avait déjà connu des difficultés, il faut par exemple se souvenir qu'il y a quelques années, Bourgoin qui en était l'actionnaire à l'époque a littéralement planté la Région d'une avance remboursable de plus de 3 millions d'euros qu'il ne nous a jamais remboursés. Le mérite de Monsieur Sauvaget, quand il a repris cette affaire il y a six ans a été de consacrer immédiatement des investissements à la modernisation de son outil industriel. C'est d'ailleurs dommage que Tilly Sabco ne dispose pas du réseau intégré qu'a Doux. Néanmoins, on va essayer de voir avec Tilly Sabco et Doux s'il n'y a pas une possibilité de faire résister puis se re-développer le poulet export congelé.On sait que le marché existe et que l'image de marque des produits bretons à l'export est excellente. Par ailleurs, la concurrence brésilienne est sauvage, mais eux aussi vont être confrontés à des difficultés, cela commence déjà semble-t-il. Si on peut tenir le choc et faire le dos rond le temps de restructurer, alors on pourra maintenir cette filière du poulet congelé qui est très importante en Bretagne mais qui n'est pas le seul élément de dynamisme de l'agriculture et de l'agroalimentaire de notre région. Sur ces entreprises là, malheureusement aujourd'hui il y a des plans sociaux. Pour Gad, c'est près de 1000 emplois perdus entre Lampaul-Guimiliau, Chateaulin et Saint Nazaire. A la Région, nous avons essayé de suivre au plus près ce qui se passait, avec le sentiment qu'il n'y avait tout de même pas beaucoup de solidarité dans la filière. Devant la surcapacité des abattoirs et donc la baisse de rentabilité d'une partie des outils industriels, l'idée s'est fait jour entre les uns et les autres que si finalement l'un d'entre eux disparaissait, cela ne serait finalement pas plus mal. C'est finalement ce plan tacite qui a été privilégié, laissant le plus faible péricliter. Cecab est arrivé il y a finalement peu de temps dans Gad et avait déjà eu des problèmes. Tant et si bien qu'on a laissé le canard boiteux jusqu'au bout. Cecab est aujourd'hui gravement menacé pour toutes ses activités. Pour autant, aucun espoir n'est apporté aux 1000 salariés qui vont se retrouver sur le carreau. Nous sommes persuadés que si les problèmes de la filière avaient été examinés en commun et de façon plus partenariale, plus solidaire, on n'en serait pas là. Mais l'agriculture et l'agroalimentaire en Bretagne, ce n'est pas seulement ces entreprises qui vont mal. La plupart des entreprises de l'ensemble de la filière agroalimentaire bretonne s'en sortent bien. Elles innovent et ont compris qu'il fallait absolument passer à la deuxième, voire la troisième transformation. Alors, oui, il faut refonder le modèle agricole breton mais certainement pas l'enterrer.
 
 
 
 
 
 

En matière réglementaire environnementale, ne serait-il pas temps pour le gouvernement de passer des intentions aux actes ?

P.M.

Je vois bien ce qui se passe au niveau gouvernemental. Entre un Stéphane Le Foll qui, je pense, a une vision tout à fait équilibrée de ce que doit être l'agriculture de demain et le Ministère de l'écologie, il y a aujourd'hui des blocages. Donc, nous sommes dans une situation où le premier Ministre, voire le Président de la République, doivent dire "les blocages, ça suffit ! On a pris une orientation, il faut la mettre en oeuvre". Je serai demain à Matignon pour une réunion de travail avec le cabinet de Jean Marc Ayrault (NDLR : la réunion s'est déroulée mardi soir, au lendemain de cet entretien). J'ai bien l'intention de dire que ce qui a été annoncé au Space, doit maintenant être engagé. Je veux revenir en Bretagne avec un calendrier. Monsieur Ricono, qui a été nommé pour suivre le pacte d'avenir en Bretagne sera là en fin de semaine. J'espère qu'il annoncera à cette occasion la mise en oeuvre de ce qui a été dit, concernant les assouplissements réglementaires, le problème des ZES, la date de mise en oeuvre du plan méthanisation et avec quels partenaires, la modernisation des élevages, la modernisation des entreprises de l'agroalimentaire. Cela fait beaucoup de choses. Mais des amorces de solutions peuvent également venir d'un changement de situation chez nos voisins allemands, l'instauration d'une forme de cogestion entre le parti de Madame Merkel et le SPD devrait faire que d'ici peu soit instauré en Allemagne un salaire minimum. Une telle décision qui fait partie du possible, devrait nous permettre en Bretagne de regagn er des marchés que nous avons perdus en France mais aussi à l'export.

La mise en oeuvre de l'écotaxe transport provoque un lever de bouclier en Bretagne et maintenant au delà de la Bretagne. Quelle est votre position sur cette question ?

P.M. 

e dois rappeler qu'en mars-avril, lorsqu'il y a eu le débat parlementaire porté par les parlementaires bretons et qui a abouti au vote d'un ajustement du dispositif écotaxe pour la Bretagne, à ce moment-là, tout le monde s'en est félicité, y compris les chefs d'entreprises. Puis ce nouveau dispositif a été repris par le ministère des transports d'une part et les services de Bercy d'autre part pour déterminer les modalités d'application de cette écotaxe. Et là, ça a coincé. Le nouveau dispositif  d'application a rendu le calcul de l'écotaxe absurde en ce sens qu'une entreprise agroalimentaire installée au bord de la RN 164 et sensée être non-écotaxée sera tout de même être taxée. Allez faire comprendre cela à des entrepreneurs qui peuvent être par ailleurs dans des situations tendues, je comprends l'exaspération des gens. Pour autant, ne faisons pas porter à l'écotaxe les causes des problèmes de l'agroalimentaire en B etagne aujourd'hui. L'écotaxe s'appliquera au mieux, en 2014.

Avez-vous une idée de l'attention que le gouvernement pourrait porter à cette proposition ?

Ce que je préconise et que je porte comme message, je l'ai fait la semaine passée lors de la session du conseil régional et je le ferai demain soir à Matignon, c'est la demande d'un moratoire. Pourquoi demandons-nous ce moratoire ? Pour analyser selon les cas les conséquences de l'application de l'écotaxe sur la rentabilité des entreprises en Bretagne. Quand j'entends un entrepreneur dire que l'écotaxe va lui coûter deux fois ce que va lui rapporter le crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE), ou bien c'est lui qui se trompe, ou bien s'il ne se trompe pas, c'est que le calcul fait par Bercy disant qu'il n'y aura que 40 millions d'euros de perception d'écotaxe en Bretagne est faux. Tant qu'on n'y voit pas clair, je demande que l'on n'applique pas l'écotaxe et je propose par ailleurs une hypothèse à analyser au niveau des services de l'Etat et en particulier au niveau du premier Ministre et du Président de la République, je demande à ce qu'on réfléchisse à un mécanisme comparable à celui qui avait été utilisé pour les transporteurs routiers lorsqu'il y avait des augmentations de carburant. Aujourd'hui, les transporteurs routiers ont le droit de faire figurer en pied de facture jusqu'à leur client final l'augmentation u coût de transport qui résulte de ces hausses. Je demande qu'on fasse la même chose pour l'écotaxe. A savoir que le transporteur répercute l'écotaxe à l'industriel agroalimentaire qui, à son tour, la répercute au client final. Selon les calculs du ministère des transports, et sans doute de Bercy, l'impact final sur le prix du produit ne devrait pas excéder 1%. Si c'est le cas, à ce moment là je ne vois pas pourquoi l'industriel agroalimentaire ne répercuterait pas le coût de l'écotaxe au client final, libre à lui soit de l'appliquer dans son prix de vente, soit éventuellement de l'absorber dans ses marges puisque par ailleurs les entreprises de la grande distribution et du commerce en général vont toucher 3 milliards par an de crédit d'impôt compétitivité emploi. Voilà une formule qui permettrait d'être totalement neutre en supprimant l'impact de l'écotaxe pour toute la filière industrielle qui a besoin de garder ses marges.

 

J'imagine bien que face à une telle proposition, les Leclerc, les Auchan, les Carrefour vont monter au créneau. Ceci dit, on connaît aussi dans quelles conditions se déroulent les arbitrages avec les industriels fournisseurs, c'est à dire le rapport de force permanent. Je pense qu'il faut que le gouvernement valide cette proposition de façon à ce que, si vraiment il y a un impact très faible, la grande distribution ne puisse pas faire du chantage auprès des industriels. A l'instar de ce que le gouvernement a dit qu'il déploierait pour éviter que le CICE dont bénéficient les entreprises soit récupéré par la grande distribution en aval, je pense qu'il doit pouvoir mettre en place un mécanisme de surveillance pour s'assurer que les industriels ne seront pas victimes d'un quelconque chantage de la grande distribution.

Les choix de François Hollande sr la réforme de la PAC vous conviennent-ils ?

Dans cette réforme de la PAC, il y avait un risque énorme, c'était que nous soyons très pénalisés sur le premier pilier et que le deuxième pilier ne nous permette pas de nous rattraper beaucoup. J'avoue que c'est un peu le scénario dans lequel se trouve la Bretagne aujourd'hui. La surdotation sur les 52 premiers hectares, le fait qu'il n'y ait pas de convergence totale, les aides vaches laitières, sont autant de mesures qui vont dans le sens que nous demandions et qui ensuite préservent un peu l'équilibre des petites exploitations bretonnes de polyculture élevage, assez caractéristiques de notre terroir.

Pour autant, d'après les informations dont je dispose, j'ai le sentiment qu'on n'est pas allé au bout du chemin pour la Bretagne. Malgré tout, nous allons perdre sur le premier pilier, avec 40 à 60 millionsde moins dans la prochaine PAC. Si on y ajoute la suppression des restitutions, qui ne touchent que la Bretagne, à hauteur de 60 millions d'euros, ont est autour de 100 à 120 millions d'euros de perte potentielle. J'observe aussi que le Feader, dans la génération 2007- 2013 n'était que de 160 millions d'euros pour la Bretagne, du fait que nous étions favorisés sur le premier pilier. Comparativement,l'Auvergne par exemple bénéficiait d'une enveloppe de 820 millions d'euros au titre du Feader. Je emande donc que le Feader pour la Bretagne soit au moins porté à hauteur de la perte sur le premier pilier plus les restitutions, de façon à ce que nous puissions avoir entre premier pilier et Feader de quoi alimenter notamment le plan agricole et agroalimentaire sur lequel les Ministres se sont engagés à aider la Bretagne. Et ayant entendu le président de la République annoncer à Clermont Ferrand que les régions à handicap naturel verraient leur Feader augmenter, je crains que l'équation soit très difficile à résoudre pour Stéphane Le Foll. Les zones à handicap naturel ont déjà 50% des fonds Feader pour la France et verraient cette part augmenter encore. Face à cette orientation, la Bretagne qui demande une augmentation significative du Feader a de ce fait peu de chances d'être entendue.

Je sais que cette question est en arbitrage, j'espère donc que nous serons entendus. A cela s'ajoute le fait que les régions deviendront autorité de gestion du Feader. Or on sent petit à petit les ministres et le Président de la République lui-même, préempter peu à peu ce Feader, Il apparaîtrait que 70 à80% de la masse du Feader serait déjà pré-affectée. Si tel était le cas, alors les Régions refuseront la gestion du Feader.

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