Terra 22 janvier 2016 à 08h00 | Par Emmanuelle Bordon

Plaidoyer pour l'autonomie

Dans le cadre de l'assemblée générale du relais médiation, qui avait lieu à Vannes (56) le 7 janvier, Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur en psychologie à l'université Bretagne sud et responsable de la licence pro management des entreprises agricoles, a proposé une analyse des causes profondes des conflits.

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Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur en psychologie à l'université Bretagne sud et responsable de la licence pro management des entreprises agricoles.
Jacques Fischer-Lokou, enseignant-chercheur en psychologie à l'université Bretagne sud et responsable de la licence pro management des entreprises agricoles. - © Terra

Quel mauvais caractère ! Cette phrase est bien souvent la première explication qui émerge dans des situations conflictuelles. Pourtant, Jacques Fischer-Lokou voit une autre origine aux conflits. Pour lui, on surestime l'effet de la personnalité des protagonistes et on sous-estime la situation, ainsi que les schémas d'organisation sociale. Inhérents à notre culture, ces
derniers sont inconscients mais n'en sont pas moins déterminants.

Le "système d'exploitation" de notre société

Nous vivons dans une société fondée sur un principe de punition-récompense. Que ce soit l'État, qui donne des amendes, par exemple, le taylorisme qui instaure une surveillance des salariés, la famille, ou l'école, qui récompense et punit... C'est le "système d'exploitation" de notre société, au sens informatique du terme. Conditionnés dès notre plus jeune âge, nous avons tendance à envisager toutes nos relations sous l'angle des punitions et récompenses venues de l'extérieur. "Dans cette attente", dit Jacques Fischer-Lokou, "je m'imagine que je vais être plus heureux si j'ai plus de gains, plus de profits, de possessions". C'est un jeu à somme nulle de type "Ce que je gagne, tu le perds"... Il en résulte de la frustration, de la jalousie, des conflits. Et cela peut causer des problèmes relationnels dans le travail. Or, il pourrait en être autrement.

Chercher en soi

Au jeu de la recherche d'une récompense extérieure, la motivation intrinsèque disparaît et le travail devient antinomique du plaisir. On souffre, on triche parce qu'on est seulement concentré sur un objectif, on vit à court terme. La créativité est négligée et la réflexion remise à plus tard.
Or, plutôt que d'attendre une gratification venue de l'extérieur en général et des autres en particulier, il est possible d'aller la chercher en soi. Là encore, les données culturelles sont déterminantes. Par exemple, des études montrent qu'aux États-Unis, 30 % des salariés se disent réellement engagés dans leur travail contre 15 % en Allemagne et 9 % en France. Par "réellement engagé", il faut entendre "motivé par l'intérêt de sa tâche, plutôt que par la promesse d'une rémunération". Il s'avère également qu'en France, cette motivation se réduit de 90 % à 9 % quelques mois après une embauche, ce qui montre qu'après une période de "lune de miel", chacun des protagonistes commence à comptabiliser les gratifications obtenues à l'aune des efforts consentis. On observe des différences importantes entre la culture anglo-saxonne, qui tend à remettre en cause cette manière d'agir et la culture française.

Pour l'autonomie

Dans le cadre du travail, il existe trois besoins psychologiques innés : être compétent, être autonome et entretenir des liens. S'ils sont satisfaits, il y a de fortes chances qu'une personne soit motivée et heureuse. Et bien sûr, plus elle est heureuse, moins elle a tendance à être en conflit avec autrui. Aux États-Unis, 20 % des entreprises privilégient l'autonomie. Cette dernière s'appuie avant tout sur la satisfaction intrinsèque, sur le contrôle de son propre travail, le dépassement de soi et la créativité. Concrètement, l'entreprise définit, par exemple, une partie du temps (10 ou 20 %) pendant lequel les salariés ne peuvent se consacrer aux tâches pour lesquelles ils ont été embauchés et doivent travailler sur autre chose : projet transversal, d'amélioration de la vie en entreprise, des méthodes, etc. Ce principe, mis en œuvre dans les sociétés du numérique comme Google, donne des résultats étonnants car la créativité est ainsi libre de s'exprimer et le sentiment de liberté qu'elle procure encourage les personnes au dépassement.
Jacques Fischer-Lokou remarque que les agriculteurs sont aujourd'hui dans une situation inverse. Parce qu'ils subissent les normes, les prix de vente, les subventions et les règles administratives, ils ont très peu d'autonomie, ce qui participe à un certain mal-être et crée un terrain propice aux conflits.

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