Terra 27 juillet 2017 à 08h00 | Par Claire Le Clève

Sa mise en redressement judiciaire lui a permis de relever la tête

"Là, j’arrive de nouveau à payer mes factures, ça repart bien". Après un an d’une période d’observation accordée par le tribunal de grande instance, à la suite de sa mise en redressement judiciaire, Yves, célibataire, 45 ans, éleveur laitier, relève la tête, doucement. Il dit revenir de loin. Il a fait le choix de continuer et il témoigne pour "être utile".

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"Je n’avais plus la tête à gérer mon troupeau. J’étais au fond du trou".
"Je n’avais plus la tête à gérer mon troupeau. J’étais au fond du trou". - © Terra

Début 2016. "Je n’avais plus la tête à gérer mon troupeau. J’étais au fond du trou". La trajectoire de cet homme que nous appellerons Yves, 45 ans, vivant au cœur d’une petite commune agricole de Bretagne, est bien réelle. Seul son prénom est d’emprunt. Pour le reste, son histoire s’apparente à une descente aux enfers puis à celle d’une reconstruction, progressive.

Les choses auraient pu en être tout autrement pour ce célibataire, sympathique et ouvert, investi à l’extérieur de sa ferme autant que lui en laisse la charge d’un troupeau de 60 laitières, mené seul depuis la fin des années 2000.

Alors, trop rarement à son goût mais "parce que ça me plaisait d’être au contact des autres, je me suis pas mal décarcassé chez les JA. Ce sont de supers souvenirs". Engagement poursuivi à la FDSEA ou comme président du comice de son canton, car "être avec les collègues, même si on parle de nos problèmes, ça vide la tête". Pour autant, confronté à ses difficultés, il ne s’en ouvrira pas.

Spirale infernale

Yves s’installe à 25 ans à la fin des années 90, avec ses parents qui prendront leur retraite fin des années 2000. "500 000 litres sur 100 ha ! Ce qui était juste à trois devient énorme tout seul". Face à des problèmes récurrents de cellules qui altèrent la qualité du lait "avec des pénalités tous les mois", l’éleveur cherche à résoudre ses problèmes. Il emprunte pour agrandir la stabulation en aire paillée vers une zone sur élevée, "plus saine". Il n’y trouvera pas d’amélioration notable, "sauf pour le confort de travail", commente-t-il, positif. C’est du côté de la géobiologie qu’il cherche alors de nouvelles solutions d’assainissement. "Tout serait sur une zone négative parcourue de courants et de sources", qu’il entreprend de dévier par des mises à la terre, y compris dans la salle de traite pour éliminer les courants parasites, installation de tapis… "J’ai eu mille misères mais j’ai gagné en confort pour mon dos". À court de solution, sa dernière option sera radicale : "J’ai réformé 30 vaches sur une année pour infécondité ou cellules. Quand fin 2014, 500 000 litres apparaissaient au bilan comptable, fin 2015, je n’en étais plus qu'à 400 000 litres, payés 270 à 280 euros des 1 000 litres. À 340, ça aurait pu passer". Là, ça ne passera pas.

Factures impayées, ouvertures de crédits

"Je suis allé dans le mur, mes investissements dans l’extension, plus le reste… Je n’arrivais plus à payer mes factures". Yves marque une pause, la gorge serrée. Au bout de la table recouverte d’une toile cirée, échéanciers, classeurs, enveloppes ouvertes sont à portées de main… "Se voir dans le trou, ne plus payer ses dettes et la banque qui rejete les paiements. Il n’y a plus de fonds, les ouvertures de crédits dépassées, les frais bancaires qui s’appliquent ! ... Ça appelait de tous les côtés pour se faire payer. Je comprenais mais je ne pouvais pas. On se demande quoi faire. Chez nous, agriculteurs, les difficultés, c’est tabou parce que c’est familial", avec son lot d’interdits, culturels. "On ne doit pas dévoiler ce qui s’y passe. Il y a une fierté à garder ça. On entasse, on entasse. Il y en a tellement qu’à un moment, on n’en peut plus". Yves, de nouveau, s’arrête dans son récit et détourne la tête, la gorge nouée. Des larmes roulent à terre. "Moi, je sais qu’il y a eu des moments où j’y ai pensé". À quoi Yves ? "Au suicide", le mot est lâché, lui aussi tabou alors que le geste gangrène les campagnes et sème la désolation.

Comment et à qui parler ?

Rares, très rares seront ceux auprès de qui Yves s’autorisera à parler de sa situation, "à peine avec mes parents", confie-t-il malgré l’affection et le soutien apportés au quotidien. Son salut, il le doit à une amie, "rencontrée à une soirée pour célibataires. Elle était en ferme avant. Elle a arrêté. On en a beaucoup parlé. Cette femme est devenue une amie, une aide déterminante". Elle lui conseille de suivre la session "Continuer ou se reconvertir" mise en place par la MSA . "À l’époque, je n'étais pas prêt. À force d’en parler avec elle, j’ai fini par prendre contact à la FDSEA avec Maryline Bessaguet", c'est sa grande résolution du printemps 2016. "Sans elle, il n’y aurait plus de boutique". Une première rencontre est très rapidement mise en place. "C’était assez difficile". Yves, de nouveau, marque une pause, se revoit "au fond du trou". "Heureusement, Maryline avait bien senti les choses, elle voit directement les problèmes. On s’est revu 15 jours après et là, on a ré-épluché les comptes. Elle m’a dit qu’on n’avait pas de temps à perdre, la solution, c’est le redressement"... Ou la mise en liquidation. De nouveau, la voix d’Yves se brise. "La première audience du tribunal a eu lieu début d’été 2016. Il y a eu des soucis. Maryline est retournée voir la présidente pour lui expliquer ce qu’elle souhaitait mettre en place". Plusieurs audiences rapprochées permettront de faire le tour de la situation. Se débrouiller seul ? "C’est possible, mais moi, je ne me sentais pas capable de me confronter à des juges. C’est tout l’intérêt d’être soutenu par quelqu’un", appréciera-t-il. Le tribunal a donc pris la décision de placer l’exploitation d’Yves en redressement judiciaire, et ainsi de bloquer sa dette évaluée à 200 000 euros. "Aujourd’hui, la dette est toujours gelée mais elle reste à régler. La période d’étalement peut aller jusqu’à quinze ans", ne se cache pas l’éleveur.

Période díobservation

En attendant la délibération finale, le tribunal lui a accordé une période d’observation de dix-huit mois. Il le sait, "c’est exceptionnel". Une période probatoire durant laquelle, "on n’a plus le droit de recreuser le trou, on est convoqué régulièrement", avec examen de ses extraits de comptes. Au jour le jour, il réussit désormais à régler ses fournisseurs. "J’ai relevé la tête au niveau bancaire", constate-t-il, se sachant aussi à la merci de créanciers "qui peuvent à tout moment appeler le mandataire s’il y a un problème". Bien entouré, Yves se reconstruit en reconstruisant la solidité technique et financière de son exploitation, car là, "on n’a plus droit à l’erreur". Le faux pas et "c’est la mise en liquidation. Ce serait un échec énorme pour moi, vingt ans de travail pour tout ça, je suis la troisième génération sur cette ferme". Alors, avec Yves, a été entrepris un travail de fond, énorme, "pour améliorer les résultats techniques et le revenu".

Travail de fond

En premier lieu, avec Maryline Bessaguet de la FRSEA, puis désormais Sandy Morisseau pour le soutien juridique, avec son comptable du Cerfrance qui l’épaule. "Aussi avec le contrôle laitier, j’ai un accompagnement technique renforcé. Les fourrages sont régulièrement analysés et les rations calculées au plus juste. On a remis les choses à plat sur le suivi des génisses et des vaches, avant, je n’avais pas le temps ". En Cuma matériel, l’éleveur continue à se consacrer à ses cultures, "une échappatoire que j’apprécie". Yves a aussi accepté ses limites, imposé une condition essentielle pour alléger sa charge de travail. "J’ai embauché". Alors à mi-temps, Gabrielle (prénom lui aussi d’emprunt) s’est présentée. "Elle n’est pas du milieu agricole mais elle avait envie d’apprendre. Elle a vite compris et puis elle a cet œil d’éleveur", apprécie Yves qui, grâce à cet appui, peut se consacrer à d’autres tâches. "On a enfin un meilleur suivi du pâturage, j’ai refait des clôtures. Grâce à ça, j’ai même fermé le silo de maïs deux mois au printemps, du jamais vu ici. Ça permet de produire du lait économique !". Pas de miracle mais un travail de fond avec un objectif, "être plus autonome, produire 500 000 litres, j’étais à 450 000 litres fin 2016, sans acheter de vache. On ne sera pas loin fin 2017".

Se redresser

Un redressement, "oui c’est difficile, mais on se redresse en bloquant la dette et on redresse la tête en mettant les choses à plat, en regardant si l’exploitation est vraiment viable, la période d’observation sert à ça". Si tout va mieux, d’ici la fin de l’année, le plan de remboursement de la dette sera présenté aux créanciers et - il l’espère - accepté. Pour conforter sa décision, Yves a également participé l’an passé avec la MSA à la session "continuer ou se reconvertir". "C’était le bon moment… Quand on voit les problèmes des autres… Je me suis revu avant, mais là, j’avais passé un cap. J’avais fait le pas de vouloir m’en sortir", enchaîne-t-il, ému.

Aujourd’hui, si tout n’est pas "rose", Yves apprécie sa chance "d’avoir réussi au bon moment à faire appel et à trouver la bonne personne, les bonnes épaules. Des conseillers, il y en a en pagaille, les bons, c’est autre chose. Le syndicat a mis en place un truc énorme. Je ne les remercierai jamais assez". Yves va mieux, son exploitation est remise sur les rails. "Mon regret, c’est de ne pas avoir appelé plus tôt. Mieux vaut s’ouvrir aux autres".

 

 

Redressement judiciaire

La procédure de redressement judiciaire, qui doit être mise en œuvre par toute entreprise en cessation de paiements dont le redressement est jugé possible, permet la poursuite de l'activité, l'apurement des dettes et le maintien de l'emploi. Cette procédure peut donner lieu à l'adoption d'un plan de redressement à l'issue d'une période d'observation, pendant laquelle un bilan économique et social de l'entreprise est réalisé.

 

Contact :

Pour plus de renseignements : Sandy Morisseau, FRSEA Bretagne, juriste droit des entreprises en difficultés : 02 97 40 74 22

"Continuer ou se reconvertir", des sessions

Ces sessions en groupe sont proposées par la MSA avec son service d’action sociale.

Pour les Côtes d’Armor et le Finistère, des sessions seront programmées courant 2018. Pour tout renseignement, contacter le 02 98 85 59 89.

En Ille-et-Vilaine, elles auront lieu les 28, 29, 30 novembre et 19 décembre 2017 au centre de La Hublais à Cesson-Sévigné. Contact : Marie-Pascale Moreau - 02 99 01 80 20.

En Morbihan, sessions les 14, 15, 16 novembre 2017 à Erdeven et 14 décembre à la chambre d’agriculture de Vannes. Contact : Sophie Kermorvan - 02 97 46 54 01.

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