Terra 12 septembre 2014 à 08h00 | Par Pauline Garaude

Sommet international des JA autour de l’agriculture familiale

Les JA France ont invité 14 jeunes agriculteurs des pays en développement à venir rencontrer sur le terrain leurs homologues français.

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Les JA ont organisé le 4 septembre un Sommet international des jeunes agriculteurs dans le cadre de l'année de l'agriculture familiale. © Terra Étaient notamment présentes des délégations de Madagascar, du Cameroun, du Kosovo ou encore du Cambodge. © Terra  © Terra  © Terra

"Il y a des valeurs communes portées par l’agriculture familiale et dans notre rapport JA 2014 "Quels modèles pour répondre aux enjeux de demain ?", le modèle de référence qui en ressort est celui de l’agriculture familiale", expose Thomas Diemer, vice-président de l’Afdi (Agriculteurs français et développement international) et trésorier des JA. Deux organismes partenaires qui ont lancé ce premier sommet international des JA, à Bordeaux le 4 septembre. "L’ONU ayant déclaré 2014 Année internationale de l’agriculture familiale, le Sommet a insisté sur l’importance et les atouts de l’agriculture familiale, confronté les problématiques et les solutions, en définir les enjeux… Avec un temps fort : la signature d’un Manifeste ». Autre temps fort : la venue de 14 jeunes agriculteurs de pays en développement, invités par les JA et l’Afdi à venir rencontrer leurs homologues français pour échanger, partager les expériences et les savoirs, observer le modèle français, l’organisation des JA, les mécanismes d’aide et d’installation…

Des problématiques communes

Du Kosovo, de Colombie, du Cambodge, de Madagascar, de Tunisie, du Cameroun… ces 14 jeunes, aux profils différents, partagent des problématiques communes. L’une d’elles est la reconnaissance du statut d’agriculteur familial. "Chez nous, l’agriculture n’est pas reconnue comme un métier. L’État décide dans ses bureaux du type d’agriculture à mener", déplore le Sénégalais Blaise Diyabaké, producteur d’arachides. Même constat pour Krushë Rahovec, 34 ans, vice-président des producteurs de fruits et légumes du Kosovo. "Nous sommes sortis de la guerre il y a quinze ans et rien n’est organisé. Nous avons des problèmes de coûts de production, des petites terres, des intrants très coûteux, pas assez de techniques et de technologies. Les paysans produisent comme ça, un peu au hasard, sans encadrement ni conseil. Nous avons besoin de tout structurer et je suis venu en France pour rencontrer mes homologues dans le maraîchage, voir comment est structurée la filière et comment fonctionnent les coopératives".

Pour Richard Razafindrabary, 40 ans, vice-président de la chambre nationale d’agriculture de Madagascar, le problème est l’accès au foncier. Une problématique largement répandue. "Il est très difficile d’accéder au foncier car le droit de propriété revient aux aînés ou à la collectivité, et que les terres sont achetées par des investisseurs qui privilégient l’exploitation minière. Les terres et les exploitants deviennent des paysans sans terre", déplore-t-il. Pour Alphonse Djam, de la confédération nationale des producteurs de cacao et de café du Cameroun, "l’achat des terres par les riches freine la production de cacao et d’ici dix ans, cela va poser un réel problème. C’est dommage car nous sommes parmi les premiers mondiaux et plus de 40 % des jeunes se lancent dans l’agriculture. Nous devons nous orienter davantage vers la polyculture et je suis en France pour mieux connaître l’aspect pratique : quand on veut se lancer dans une production, comment faire, à qui s’adresser, où se former ? Comment cela est-il mis en place ?". Ajoutant que sa préoccupation première était la commercialisation. "Nous voulons de la vente regroupée et nous avons besoin pour cela de partenaires chocolatiers et de coopératives. La vente regroupée nous donnera des prix d’achat bien plus élevés. En zone rurale, c’est 1 300 francs le kilo de cacao. C’est rien mais pour cela, il faut structurer la filière commerciale et se regrouper en coopératives".

Accès au foncier, rachat des terres, commercialisation, exode rural, absence de structuration… Autant de problématiques communément partagées. Avec aussi ce constat qui revient sur toutes les bouches : la difficulté d’accès au crédit aux taux excessivement élevés freinent l’installation des jeunes agriculteurs qui ne peuvent acquérir les moyens de production. À Madagascar, "les taux sont de 34 % et il y a de moins en moins de jeunes agriculteurs", pointe R. Razafindrabary, qui pour endiguer ce phénomène, a fait en 2012 du lobbying auprès des décideurs avec l’appui de l’Afdi. Même constat partagé par les délégations de Colombie, Cameroun, Tunisie, Cambodge où les taux d’intérêts oscillent entre 11 et 30 %.

Ce sont ces difficultés communes que le Sommet a exposé en apportant ses réflexions et les réponses des jeunes agriculteurs eux-mêmes afin de valoriser et soutenir l’agriculture familiale, primordiale pour demain. Comme le résume Olivier De Schutter, ancien
rapporteur spécial de l’ONU au droit à l’alimentation : "L’investissement dans l’agriculture familiale a des effets multiplicateurs sur l’économie locale, dans les industries de transformation, les services, la commercialisation. Elle peut créer des emplois, favoriser le développement rural et réduire l’exode vers les villes. En 2050, dans une Terre comptant 9 milliards d’habitants, les besoins alimentaires auront augmenté de 70 %. Il est donc vital de maintenir et renforcer ce type d’agriculture, pour ne pas laisser les terres à la finance".

Ibrahim Sidibé a particulièrement été marqué par la motivation des jeunes agriculteurs en Bretagne.
Ibrahim Sidibé a particulièrement été marqué par la motivation des jeunes agriculteurs en Bretagne. - © Terra

Ibrahim Sidibé,  du Mali à Bordeaux... en passant par Guichen !

Terres de Jim, le grand évènement organisé par les JA du 4 au 7 septembre à Bordeaux accueillait de nombreuses manifestations. Parmi elles, le sommet international sur l'agriculture familiale auquel ont été conviés 14 jeunes agriculteurs de pays en développement. Ibrahim Sidibé, agriculteur malien invité par l'Afdi, a fait une halte en Bretagne avant de rejoindre Bordeaux. Rencontre.

Pour Ibrahim Sidibé, Rennes n'était pas une destination totalement inconnue puisqu'il avait déjà eu l'occasion d'y faire un passage en 2008 pour venir sur le Space. Cette fois-ci, pas de Space au programme mais de nombreux échanges avec les JA d'Ille-et-Vilaine avant de rejoindre Bordeaux et le sommet international. "Je suis arrivé à Paris le 22 août, où je suis resté une journée, avant de prendre la direction de la Bretagne pour participer notamment à la fête de l'agriculture à Guichen", explique cet agriculteur malien de 27 ans, qui dirige une exploitation de poules pondeuses, produit des céréales et travaille aussi en maraîchage. "Au total, j'ai 6 hectares, dont un hectare de maïs pour la consommation de ma famille et pour les volailles. Je fais également de la papaye, de la mangue, des oignons, des choux, des piments... et toute cette production est vendue aux champs. Nous avons également un magasin pour les équipements et les matériaux et donc deux bâtiments pour les poules pondeuses", détaille Ibrahim Sidibé qui est installé depuis 2007 avec ses deux frères. Lors de son passage en Bretagne, le jeune homme en a profité pour aller visiter des exploitations, participer au conseil d'administration des JA, ou encore rencontrer des responsables de la chambre d'agriculture. "Il y a une grande différence sur les méthodes de production et l'organisation des filières, mais ce qui m'a le plus marqué, c'est la motivation des jeunes dans les exploitations", souligne Ibrahim Sidibé. Avant d'ajouter : "chez nous, l'agriculture n'a pas la même reconnaissance et ça m'intéresse de comprendre comment les agriculteurs participent aux questions agricoles et politiques, et comment leurs attentes sont prises en compte". C'est sans doute cette soif de connaissances qui l'a poussé très tôt à s'investir dans différentes instances. Aujourd'hui, Ibrahim est secrétaire général de la Fédération nationale des jeunes ruraux, membre de la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali et membre du réseau des paysans relais de la CNOP (organisme qui regroupe l'ensemble des fédérations des OP du Mali) en agroécologie. En participant au sommet international des JA à Bordeaux, son objectif est de nouer des partenariats et de créer un réseau de défense autour de la conception du métier d'agriculteur. Ou comment faire de l'agriculture le moteur de l'économie et du développement du Mali ? Ibrahim Sidibé a déjà un début de réponse, un message qu'il entendait porter lors de ces journées à Bordeaux : "Il faut faire de l'agriculture un secteur attrayant pour les jeunes et la promotion d'une agriculture familiale qui contribue à garantir la transmission, des connaissances, à préserver l'environnement et à enrichir le patrimoine culturel".

Arnaud Marlet

 


Un manifeste commun aux 5 continents

Thomas Diemer, Trésorier des JA et vice-président de l’Afdi

Quel est l’enjeu premier de ce sommet international ?

T.D. Il vise à concrétiser la réflexion d’avenir entamée avec les représentants des jeunes agriculteurs familiaux des cinq continents, par la signature d’un Manifeste le 4 septembre. Lequel a pour but de défendre une orientation des politiques internationales en faveur d’une modernisation et d’une réponse aux enjeux agricoles et alimentaires basés sur l’agriculture familiale. Il sera porté auprès des instances internationales pour que chaque organisation paysanne puisse ensuite faire valoir ces propositions auprès de leurs décideurs nationaux.

Sur quoi repose ce Manifeste ?

T.D. Il est basé sur trois axes principaux : la reconnaissance du statut d’agriculteur au sein de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’accompagnement des JA en termes de formation et d’accès aux moyens de production et la reconnaissance de l’agriculture familiale en tant que vecteur de développement des territoires. Nous défendons aussi la création d’un mécanisme de représentation des agriculteurs au sein du Comité sécuritaire alimentaire (CAS) de la FAO.

Qu’est-il important pour vous de faire valoir quant à l’agriculture familiale ?

T.D. Nous voulons affirmer que malgré la disparité des modèles, les agriculteurs familiaux se rejoignent sur des valeurs communes comme tirer un revenu de sa production, avoir accès aux moyens de production, au foncier, au marché… Il est important que nous, organisation jeune, on retrace le cadre de l’agriculture de demain car nous voulons que certains gouvernements jouent le jeu des investisseurs, comme en Afrique de l’Ouest. Les enjeux économiques et sociaux de l’agriculture familiale sont tels que si demain, ce ne sont que des investisseurs, que fera 40 % de la population mondiale ? Elle fuira les villes et ce sera le malaise social ?

Propos recueillis par P.G.


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