Terra 11 décembre 2014 à 08h00 | Par Jean Dubé

Les Etats-Unis veulent nourrir le monde

En quelques mois, les Etats-Unis viennent de rebattre totalement les cartes de leur stratégie agricole et alimentaire. Quand l'Europe fait le choix de verdir sa politique et de recoupler ses aides agricoles, nos voisins américains font le choix d'un soutien à la production, en plus des soutiens au revenu des agriculteurs. Les Etats-Unis affichent très clairement leurs ambitions et montrent leurs muscles : elles veulent nourrir leur population et ... le reste du monde !

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Jean-Claude Debar
Jean-Claude Debar - © Terra

Jean-Christophe Debar, est consultant, spécialiste de l'agriculture des Etats-Unis. Directeur de la Fondation pour l’Agriculture et la Ruralité dans le Monde, il était vendredi l'invité de Crédit agricole en Bretagne et d'Agrocampus Ouest dans le cadre de la première journée de la Chaire économie et entreprise agricole, sur le thème: "Le Farm Bill 2014, nouvelle politique agricole des USA".

Une ambition : protéger le revenu des agriculteurs

Les Etats-Unis ne s'embarrassent pas de fioritures. Lorsqu'ils redéfinissent leur budget, ils affichent très clairement la couleur. La politique américaine se fixe une première ambition, celle de soutenir le revenu de ses agriculteurs. Ces derniers doivent pouvoir produire plus et exporter plus.

En céréales, deux systèmes de soutiens sont donc mis en place. Il s'agit pour l'agriculteur de choisir soit entre un prix de référence minimum pour la culture considé- rée (PLC) , soit de se couvrir pour un risque climatique ou de baisse des prix (ARC). Dans le premier cas l'agriculteur bénéficiera d'une aide correspondant à l'écart entre le prix de marché et le prix de référence fixé. Dans le second cas, il bénéficiera d'une aide représentant l'écart entre son chiffre d'affaires réel et une référence correspondant à la moyenne des cinq années précédentes.

Une assurance filet de sécurité du revenu

Ces écarts ne sont pas compensés à 100% mais en complément de ce système d'aides directes. Les Américains ont aussi la possibilité de s'assurer auprès d'opérateurs privés sur le chiffre d'affaires en bénéficiant là-encore d'aides publiques pour payer environ 60 % des primes d'assurance.

En céréales, les aides sont donc totalement découplées et sont une aide au revenu. En lait, un système qui pourrait s'apparenter à une assurance marge brute a été voté qui permet à l'agriculteur là-encore de bénéficier d'un filet de sécurité en cas de baisse des prix de vente ou de catastrophe climatique.

En moyenne, les experts ont calculé que lorsque l'agriculteur verse 1 $ de prime d'assurance, il bénéficie de 2,2 $, soit donc un solde net de 1,2 €. A titre d'exemple encore, lorsque la sécheresse de 2012 a sévi, ce même système appliqué aurait permis de bénéficier de 327 $ par hectare de céréales, pas très éloigné des aides européennes.

Soutenir la consommation alimentaire intérieure

Mais le programme américain ne s'arrête pas là. Alors que l'Europe dissocie les programmes alimen- taires des aides agricoles, aux USA, c'est le ministère de l'agriculture qui gère l'aide alimentaire. C'est donc ce même ministère qui décide d'achats sur les marchés, surtout lorsque les prix de telle ou telle denrée chute. Ces achats publics ont toutefois une obligation d'utilisation immédiate, puisqu'il est formellement interdit de constituer des stocks. C'est ainsi que le ministère de l'agriculture doit acheter sur le marché des produits laitiers pour les distribuer aux plus démunis lorsque la marge brute descend en dessous de 0,088$/kg.

Près de 15% de la population américaine peut bénéficier de ces programmes alimentaires. Pratiquement toutes les chaînes de grande distribution permettent à cette population d'acquérir ces produits en payant avec des bons spécifiques. En 2013, 110 milliards de dollars, soit 72 % des dépenses totales du ministère américain de l'agriculture ont été consacrés à ces programmes alimentaires. 48 millions d'Américains bénéfi- cient de ces programmes et leur nombre ne fait que croître.

Des programmes spécifiques existent pour les cantines scolaires, les personnes âgées, les femmes seules, etc. Qui constituent, faut-il le rappeler, une couverture sociale minimum, puisque pratiquement aucun de nos programmes euro- péens n'existe outre Atlantique. Dernier volet et pas des moindres, les Américains subventionnent un large programme d'incorporation de biocarburants à base essentiellement d'alcool de canne à sucre et d'amidon de maïs.

Différence encore entre les deux continents : alors que l'Europe gère ses aides au centime d'euros près, les Etats-Unis acceptent de voir le montant des aides versées dépasser très largement les estimations budgétaires. Bien-sûr, l'année où les prix des céréales et du lait monteront, le budget baissera de façon importante ainsi que les aides au revenu. Mais pour Jean-Claude Debar, c'est le point essentiel de positionnement des organisations professionnelles agricoles américaines : faire le choix de ne pas avoir d'aides les années de prix haut, c'est aussi pérenniser un système d'aides au revenu.

Les deux côtés de l'Atlantique ne sont donc pas prêts à se rapprocher !

Les responsables de la chaire EEA entourent les deux lauréates 2014 :
Julia Jouan et Marie Boyet. De gauche à droite : Grégoire Thomas,
directeur d'Agrocampus, Jean-Pierre Vauzanges, directeur Crédit agricole 35, Jean-Claude Debar,
Aude Ridier responsable de la chaire EEA à Agrocampus, Marie-Françoise Bocquet présidente Crédit agricole 35, Jean Kerouedan membre du conseil d'administration Agrocampus et responsable de la chaire.
Les responsables de la chaire EEA entourent les deux lauréates 2014 : Julia Jouan et Marie Boyet. De gauche à droite : Grégoire Thomas, directeur d'Agrocampus, Jean-Pierre Vauzanges, directeur Crédit agricole 35, Jean-Claude Debar, Aude Ridier responsable de la chaire EEA à Agrocampus, Marie-Françoise Bocquet présidente Crédit agricole 35, Jean Kerouedan membre du conseil d'administration Agrocampus et responsable de la chaire. - © Terra

Une chaire Entreprise et Économie Agricole à Agrocampus

Depuis un an, Crédit agricole en Bretagne et Agrocampus Ouest ont signé un accord de partenariat pour mettre en place une chaire intitulée Entreprise et économie agricole. Il s'agit pour les responsables de la banque de renforcer les services internes étude et prospective par une ouverture vers la recherche universitaire et les écoles d'ingénieurs.

Pour Agrocampus, l'ambition est d'être au plus près des acteurs de l'économie et de l'entreprise, d'apporter des compétences, de la méthodologie au service des acteurs du territoire pour développer des projets, des études. La chaire Entreprise et économie agricole se veut un lieu de partage des compétences pour une meilleure vision de l'agriculture de demain.

D'une façon concrète plusieurs actions sont développées simultanément. Une thèse est actuellement en cours de réalisation sur l'évolution des structures des exploitations agricoles bretonnes.

Ses premières conclusions devraient être publiées d'ici quelques mois. Un stage de fin d'études est aussi en cours sur le thème de la transmission des exploitations. Enfin, un projet d'ingénieur sur le thème de l'installation est aussi prévu.

Mais les responsables d'Agrocampus Ouest et de Crédit agricole veulent aussi faire de cette chaire un lieu d'échange, de formation et d'information. C'est pourquoi, chaque année, une journée sera organisée avec un intervenant spécialisé. Cette année, le grand témoin était Jean-Christophe Debar.

Enfin, la chaire se fixe aussi pour ambition de soutenir et de récompenser les travaux d'étudiants. Cette année, parmi les candidatures déposées auprès du jury, celui de Julia Jouan a été sélectionné pour son travail sur" les AOC viticoles face au changement climatique : exploration sur les voies d'adaptation par la prospective et l'analyse économique".


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