Terra 07 mai 2015 à 08h00 | Par Jean Dubé

L'agriculture au banc d'essai de la BPI

La banque publique d'investissement ne s'était jusque là jamais intéressée au financement de l'agriculture. A partir d'une opération menée dans les Côtes d'Armor avec le Crédit Agricole, elle vient de s'engager à mener une expérimentation sur les 4 départements bretons. Cette expérience pourrait l'amener demain à intervenir plus largement, au plan national cette fois, en cofinancement de ce secteur, qui continue d'investir, de créer de la richesse et de l'emploi.

Abonnez-vous Réagir Imprimer

La BPI, filiale de la caisse des dépôts et de l'Etat, a pour rôle d'accompagner les entreprises, surtout celles qui créent de l'emploi, de l'activité et de l'innovation. Elle intervient à trois niveaux, en leur prêtant de l'argent, mais toujours en cofinancement avec un opérateur bancaire "classique". Elle finance les besoins en fonds de roulement par des prêts de trésorerie sans caution (c'est sa particularité de banque d'Etat), elle intervient enfin en facilitant la trésorerie des entreprises par de la mobilisation de créance fiscale, par exemple sur le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi). Mais, jusqu'à présent, elle ne s'était jamais intéressée à l'agriculture alors que, selon l'aveu de Joël Darnaud son directeur exécutif France : "l'agriculture est un secteur qui investit, ces secteurs sont rares aujourd'hui !".

 

Un monde inconnu !

A BPI France, la méconnaissance de ce monde agricole est évidente, presque naïve, "c'est un monde qu'on n'imaginait même pas", poursuit Joel Darnaud, "c'est un secteur qu'on aime bien, qu'on comprend, on sait ce qu'on finance, la BPI fait son rapprochement avec la Terre !".

Il aura fallu l'intervention des équipes des caisses du crédit agricole en Bretagne pour que des ponts, notamment techniques, soient créés. La BPI apporte en quelque sorte ses fonds et sa volonté d'accompagner les secteurs créateurs de richesse et d'emploi. Le Crédit Agricole apporte son expertise du secteur, sa connaissance des productions, des filières, des hommes et, comme le souligne Jean-Yes Carillet, "sa confiance en l'avenir".

 

1 milliard d'euros d'investissement par an

Pour le directeur de Crédit agricole Côtes d'Armor, le monde agricole vit actuellement des bouleversements importants. La taille des exploitations augmente de manière conséquente et bon nombre d'exploitations sociétaires ou employeurs de main d'œuvre dépassent aujourd'hui largement les seuils qui étaient imposés à la BPI pour cofinancer des investissements.

En effet, jusque-là, en deçà de 750 000 euros de chiffre d'affaires, les dossiers restent non recevables à la BPI. 750 000 euros, c'est aujourd'hui une exploitation de 2 millions de litres de lait, ou 250 truies naisseur-engraisseur, 2 hectares de serres verre… des seuils de plus en plus fréquemment dépassés.

L'agriculture bretonne représente à elle seule un potentiel de 5 milliards d'euros d'investissement pour les 5 ans à venir, soit 1 milliard par an que le crédit agricole finance aujourd'hui pour 720 millions d'euros. La marge de progrès est donc conséquente.

Et pour les projets les plus importants, les règles bancaires imposent de passer par des cofinancement. Or la BPI, banque publique d'investissement, n'investit qu'en co-financement.

 

Deux dossiers pour commencer

Aujourd'hui les deux partenaires ne se fixent pas d'ambitions chiffrées. Deux projets sont actuellement en cours en secteur porcin. Mais, pour Jean-Yves Carillet, les perspectives sont réelles entre le développement de la taille des exploitations, les projets de méthanisation, la modernisation des bâtiments, l'amélioration de la productivité, l'évolution des normes … au delà des difficultés conjoncturelles de tel ou tel secteur,  "le salut du secteur agricole passe par l'investissement".

Le partenariat avec la BPI, c'est aussi une façon pour le Crédit agricole de jouer l'effet levier et, surtout, de pouvoir continuer à intervenir sur la durée dans des gros projets, sans atteindre les plafonds qui le contraindraient au co-financement.

"Ce partenariat, c'est aussi une façon de partager les risques et les expertises et de pouvoir continuer à intervenir même lorsque l'on atteindra les périodes creuses de volatilité des cours ".

L'agriculture, un secteur comme les autres ?

Alors, l'intervention de la BPI est-elle un tournant essentiel ? Pas aujourd'hui, mais nombreux étaient les responsables, frustrés de voir la banque publique refuser d'intervenir dans le secteur agricole, considérant ce refus comme une forme de non reconnaissance de l'agriculture comme partenaire économique majeur pour l'Etat français.

Cette expérimentation lève une partie de cette résistance, mais on voit bien que la méconnaissance de ce secteur économique de premier plan est réelle, et qu'elle est probablement la vraie raison de ce non investissement. Avec cette expérimentation, l'agriculture devient en quelque sorte un secteur économique comme les autres, ce qui ne changera probablement rien au dossier de "Monsieur et Madame tout le monde" mais qui devrait permettre de financer plus facilement des entreprises de grande taille, des projets plus innovants, plus risqués aussi, dans un partage des rôles, des compétences et des riques. Enfin la BPI sera peut-être aussi demain l'opérateur qui interviendra dans la prise de participation au capital d'entreprises de grande taille au moment de leur transmission... La question n'est pas d'actualité, mais elle est déjà un peu dans les têtes !

- © Terra

 


Olivier et Benoit Balusson, producteurs de porcs, premier dossier financé par la BPI

Installés en 1990 en production porcine à Plumieux (22), les frères Balusson ont développé leur exploitation par la reprise de plusieurs élevages voisins. Aujourd'hui, celle-ci cumule 1900 truies, représente 7 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel et emploie 15 salariés. Lorsque l'élevage a été confronté aux mises aux normes bien être, la facture de regroupement des élevages et de mise aux normes était plutôt salée : 3 millions d'euros. Sans l'intervention de la BPI, les frères Balusson avaient déjà fait le choix de se rabattre sur la rénovation des bâtiments, solution qui ne leur donnait pas satisfaction en termes de diminution des coûts de production. Finalement, ce sera la construction d'un bâtiment neuf et le regroupement des truies sous un même toit. La BPI financera 500 000 euros, le Crédit agricole les 2,5 millions d'euros restant. Le projet n'est pas encore finalisé puisqu'il reste à moderniser les bâtiments libérés dans une démarche de marche en avant. Pour Olivier, seule "l'optimisation des performances techniques doit permettre de financer l'investissement" puisqu'il n'est bien-sûr pas question d'augmenter la production.



Réagissez à cet article

Attention, vous devez être connecté en tant que
membre du site pour saisir un commentaire.

Connectez-vous Créez un compte ou

Les opinions émises par les internautes n'engagent que leurs auteurs. Terra se réserve le droit de suspendre ou d'interrompre la diffusion de tout commentaire dont le contenu serait susceptible de porter atteinte aux tiers ou d'enfreindre les lois et règlements en vigueur, et décline toute responsabilité quant aux opinions émises,

Les brèves
Prochaine brève

10 brève(s) » voir toutes

À LA UNE DANS LES RÉGIONS

» voir toutes 21 unes régionales aujourd'hui