Terra 21 septembre 2012 à 15h50 | Par Audrey Dibet

La Chine ne nourrit toujours pas son monde

La production agricole en Chine n'arrive pas à suivre, en quantité comme en qualité, l'appétit grandissant de sa population. Une situation qui génère une multitude d'effets sur les marchés agricoles, et dont il a été question a plusieurs reprises au Space.

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Gwénola Floc'h Penn, économiste au sein des chambres d'agriculture de Bretagne, est auteure du roman Out of China : des campagnes chinoises aux terres africaines.
Gwénola Floc'h Penn, économiste au sein des chambres d'agriculture de Bretagne, est auteure du roman Out of China : des campagnes chinoises aux terres africaines. - © Audrey Dibet

« La Chine est un géant aux pieds d'argile qui manque de foncier, d'eau, de savoir-faire. Ce n'est pas la Chine qui nourrit le Monde, c'est l'inverse », soulignait Jean-Michel Lebret, directeur des CER France de Bretagne, lors de l'une des deux conférences entièrement consacrées à Chine dans le cadre du Space (1). Si elle connaît depuis trente ans une croissance exceptionnelle principalement tirée par l'exportation de produits manufacturés, la Chine creuse en effet de plus en plus son déficit (actuellement de 34 milliards de dollars) en matière de produits agricoles et agro-alimentaires. Alimenter 1,3 milliards de Chinois est devenu un enjeu énorme dans un pays qui s'urbanise (51%), où 85% de la population se concentre sur un tiers du territoire éloigné des lieux de production, et où la classe moyenne ne cesse de croître. « La Chine représente 22% de la population mondiale mais seulement 7% des terres et 9% de l'eau », rappelle Gwénola Floc'h Penn, agro-économiste au sein des chambres d'agriculture de Bretagne. Conséquence du décalage entre l'offre et la demande, « une inflation de 10% en 2011 qui inquiète fortement le gouvernement chinois, sachant que les dépenses alimentaires représentent déjà 34% du budget », remarque l'économiste. Le pays réserve d'ailleurs une place centrale à l'agriculture dans son 12ème plan quinquennal (incitation à l'agrandissement des structures, aides directes, développement de parcs technologiques, amélioration de l'accès au crédit...).

Et malgré une politique agricole forte, la Chine fait face à de nombreux handicaps pour le développement de sa production : un morcellement des exploitations agricoles de 650 ares en moyenne, la disparition de terres arables pour l'urbanisation, la pollution par les métaux lourds de 15% des terres, le manque d'eau là où est située 90% de la production, la rétention des lopins de terre par des paysans ayant migré vers les villes...

 

Jean-Marc Chaumet, chef de projet au département économie de l'Institut de l'élevage.
Jean-Marc Chaumet, chef de projet au département économie de l'Institut de l'élevage. - © Audrey Dibet

Produits laitiers : une consommation récente qui explose...

L'alimentation chinoise, qui a été profondément modifiée en trente ans en quantité comme en qualité, a donné une part grandissante aux produits animaux : 21% de la ration en 2007, contre 6% en 1978. « Le porc reste toujours le plus consommé, mais ce sont les produits laitiers qui ont le plus progressé avec une consommation multipliée par douze entre 1985 et 2010, encouragée par le gouvernement », note Jean-Marc Chaumet, chef de projet au département économie de l'Institut de l'élevage, et spécialiste de la Chine. La production laitière en Chine représente quant à elle entre 32 et 36 millions de tonnes selon les estimations (5% de la production mondiale). La majorité des exploitations laitières comptent moins de cinq vaches et un tiers de la production chinoise est issue de très grandes exploitations possédant entre 500 et plus de mille animaux.

 

...Mais un consommateur méfiant

Le scandale de la mélamine en 2008, succédant à un autre déjà en 2004, a reporté la consommation chinoise sur les produits d'importation. Conséquence : une chute de la production et du cheptel laitier en Chine. Et malgré les efforts du gouvernement (loi sur la sécurité sanitaire en 2009, multiplication des contrôles, plan sanitaire en 2012) et ceux des entreprises de transformation (campagnes publicitaires, contrôle de la production par le développement de leurs propres fermes), le consommateur reste méfiant. Une méfiance entretenue par des problèmes sanitaires, volontaires ou non, qui persistent. Selon une enquête Ipsos, 61% des chinois déclaraient avoir moins confiance dans les produits chinois depuis un an, et 77% étaient prêts à acheter des produits laitiers importés. La part de produits laitiers importés ne cesse de progresser depuis deux ans et représente actuellement 50% des achats destinés aux enfants. Les néo-zélandais ont le quasi monopole du marché chinois avec 81% des importations, contre 5% pour l'Australie, et à peine 2% pour la France principalement sur du lactosérum. Des néo-zélandais qui investissent par ailleurs dans des fermes en Chine (projet de Fonterra : 30 fermes pour 1 milliard de litres de lait). Mais quand certains y voient un eldorado, d'autres hésitent à investir compte tenu d'une politique changeante dans ce pays qui n'est pas un gage de sécurité pour les entreprises.

 

Une reconstruction fragile de la production laitière

« La porte est ouverte aux importations ainsi qu'aux entreprises étrangères pour contenter la population chinoise. La porte est de même ouverte pour former techniciens et éleveurs qui n'ont pas la maîtrise technique de la production laitière. Car à terme le pays souhaite produire sur place », estime Jean-Marc Chaumet.

Le gouvernement qui a une réelle volonté de développer la production laitière a annoncé un plan de 100 milliards de litres, mais selon l'économiste « cet objectif est quinquennal voire décennal. Le gouvernement a certes une vrai volonté de développer la production mais qui reste insuffisante si la qualité n'est pas là », estime Jean-Marc Chaumet, sûr que la production va continuer à croître mais plus incertain sur le rythme de développement et les débouchés. « Les méga fermes qui se développent sont très coûteux et dépendants de l'extérieur, ce qui pose question sur leurs perspectives », commente-t-il. Ces fermes doivent importer pour recapitaliser (100 000 têtes en 2011), ensuite pour nourrir le bétail. Quid également de la productivité de ces structures ? « Beaucoup d'animaux importés ne sont pas en production, y compris ceux achetés l'an dernier », estime Philippe Amé, de l'Institut de l'élevage.

C'est pourquoi le développement de la production laitière s'appuie aussi sur des investissements chinois dans des fermes laitières à l'étranger (Nouvelle-Zélande et Australie). « Des investissements qui montent en puissance à 76 milliards en 2011 toutes filières confondues, contre 10 milliards en 2005 », observe Gwénola Floc'h Penn.

 

Opportunité ou menace ?

Les exportations agro-alimentaires françaises et bretonnes ont progressé ces dernières années vers la Chine. En l'occurrence en porc, les exportations bretonnes s'élèvent à 20 millions d'euros (soit un tiers du total de nos exportations en porc) contre à peine 6 millions en 2009.

Cependant, souligne Gwénola Floc'h Penn, « en entrant en compétition avec les régions d'élevage pour l'import de matières premières destinées à l'alimentation du bétail, la Chine contribue à la tension sur les prix dans un contexte de stocks mondiaux faibles et d'aléas climatiques ». La Chine représentait à elle seule les deux tiers des importations mondiales en soja l'an dernier (contre 25 % en 2010), le soja, destiné à l'alimentation animale, étant le principal facteur du déficit agricole chinois. Les importations de maïs sont elles aussi en hausse avec près de 6 millions de tonnes prévues cette année.

 

 

 

(1) Ces données et témoignages ont été recueillis lors de conférences organisées le 11 septembre par l'Institut de l'élevage, et le 13 septembre par les CER France de Bretagne, dans le cadre du Space.

 

 

Philippe Lecouvey, directeur de l'Ifip-Institut du porc.
Philippe Lecouvey, directeur de l'Ifip-Institut du porc. - © Audrey Dibet

L'Ifip développe une filière porcine en Chine

Après des années de négociation et de discussions sur place avec les autorités, et à tisser des liens avec les hommes sur place l'Ifip, associé à une confédération d'entreprises françaises a signé un contrat en décembre 2009 avec un investisseur Chinois, pour implanter un élevage porcin pilote franco-chinois. Toute une filière est en train d'y être développée avec l'accompagnement de l'institut français. Les travaux ont débuté dès janvier 2010 pour monter un premier atelier de 750 truies. L'objectif de production est de 2 millions de porcs à terme. « Nous rencontrons des difficultés majeures dans la gestion des gens sur place qui n'ont pas les mêmes références que nous à l'hygiène et au travail. Nous avons mis des salariés à disposition pour les former au respect des process, à la maintenance... Nous sommes les premiers à leur apprendre la méthode du tout-vide tout-plein », témoigne Philippe Lecouvey, directeur de l'Ifip, à l'initiative de la démarche. Pour lui, pas de doute : « les entreprises doivent aller en Chine si elles ont quelque chose à faire-valoir » mais elles devront pour cela « se bagarrer avec les étrangers qui y mettent des moyens colossaux ». Le directeur de l'Ifip estime que conquérir le marché chinois est aussi « un moyen de financer la R&D en France » et d'exporter nos normes de production.

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