Terra 13 février 2015 à 08h00 | Par Jean Dubé

L'industrie ne peut plus se cacher derrière une carte postale !

Dans l'imaginaire collectif le mot industriel est presque devenu une insulte ! Souvent symbole d'une production massifiée, de profits voire de pratiques indécentes. Caricatural ? Sans aucun doute, mais il y a pire : être industriel de l'agro-alimentaire ! La défiance est maintenant générale, et croît a chaque nouvelle crise. Pourtant le salon de l'agriculture qui va s'ouvrir dans quelques jours, va offrir une image d'Epinal sur une agriculture plus rêvée que réelle. Combien de temps ce grand écart pourra-t-il encore s'accroître ? Le Conseil national de l'alimentation s'est saisi de la question et a formulé des préconisations.

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Le CNA préconise aux industries agroalimentaires d’ "ouvrir la boîte noire" de la production. Il s'agit d'expliquer les produits et la façon dont ils sont fabriqués de façon sincère, pas en véhiculant une image passéiste déconnectée de la réalité.
Le CNA préconise aux industries agroalimentaires d’ "ouvrir la boîte noire" de la production. Il s'agit d'expliquer les produits et la façon dont ils sont fabriqués de façon sincère, pas en véhiculant une image passéiste déconnectée de la réalité. - © C. Longueville

L'image des produits alimentaires a depuis des décennies été lissée, stylisée, tant par les marques que par les industriels de l'agroalimentaire, pour présenter une image la plus proche possible de la perception qu'avaient les consommateurs. L'image est restée pratiquement la même. Les pratiques ont évolué et chaque crise fait sursauter le consommateur en levant le voile sur des pratiques inconnues, des traitements industriels évidents mais ignorés, des termes clairs pour les acteurs mais choquants pour le consommateur.

Les principaux acteurs du décalage entre l'image et la réalité sont donc les industries agroalimentaires, elles-mêmes. Ils choisissent de montrer des images souvent décalées de leurs produits, et d'en masquer totalement les process de fabrication.

Un gouffre à combler

A titre d'exemple, la dernière affaire de la viande de cheval a appris à des millions de consommateurs que la viande était un minerai, qui s'achetait et se revendait à l'échelle de la planète par des traders froids derrière leurs ordinateurs. Alors évidemment pour les consommateurs qui rêvaient encore d'un steak produit par la voisine de la Laitière et son pot au lait, et livré par un ami de Oui Oui, le choc est rude !

Et encore peu de gens s'étaient risqués jusque là à diffuser des images de chaînes d'abattage, d'ateliers de découpe ou de cuisines industrielles. Mais la multiplication des reportages recourant à la caméra cachée, le développement des échanges d'image par internet, les réseaux sociaux va très probablement obliger les acteurs des différentes filières à combler le gouffre qui existe entre le produit et l'image du produit.

 

La concurrence dessert les filières

Le Conseil national de l'alimentation n'est pas tendre avec les filières alimentaires et pointe aussi du doigt une réalité. Lorsqu'une crise dessert certains industries, elle peut profiter à d'autres. "La concurrence dans la filière alimentaire est caractérisée par une non coopération structurelle entre ses acteurs économiques". Pour le CNA pourtant, "les opérateurs de la chaîne alimentaire sont liés de fait par une forme de solidarité d'image. La cacophonie des messages véhiculés par les différents acteurs d'une filière notamment en temps de crise est destructrice pour l'image de tout le secteur".

 

Les préconisations

Fort de tous ces constats, le CNA préconise plusieurs bonnes pratiques. Il faudrait commencer pour les industries agroalimentaires par "ouvrir la boîte noire" de la production. Il s'agit d'expliquer les produits et la façon dont ils sont fabriqués de façon sincère, pas en véhiculant une image passéiste déconnectée de la réalité. Il suggère un travail efficace mais de longue haleine au travers de l'ouverture des portes des ateliers des usines.

Mais ses propositions vont plus loin. Il suggère "d'identifier les principaux sujets confinés et s'interroger sur la pertinence d'un éventuel dé-confinement au niveau collectif et individuel". En clair, quels sont les sujets qu'il serait temps de mettre sur la table, sur lesquels il faudrait présenter les choses clairement aux consommateurs, pour le "mettre à niveau".

Cette stratégie comporte évidemment un risque important, celui de créer un séisme en apportant trop ou mal d'information. Mais cette stratégie a un avantage. C'est qu'elle permet d'assurer une communication maîtrisée hors période de crise qui est probablement la plus mauvaise période pour communiquer, une période où traditionnellement les filières sont totalement inaudibles.

 

Oser parler des pratiques de l'industrie ?

Le CNA pose des questions qui peuvent paraître étonnantes : est-il nécessaire de faire connaître - et progressivement de faire accepter - les réalités de certains procédés de production modernes (cracking des céréales, espèces de poissons triploïdes…) ou faut-il revenir à des productions acceptables pour l'imaginaire ? Le CNA estime que "si certaines pratiques ne peuvent pas être montrées, il conviendrait peut-être de se poser la question de leur légitimité".

Pourtant, certaines pratiques peuvent choquer alors qu'elles ne présentent aucun risque pour la santé, qu'elles sont monnaie courante, et alors que la qualité de certains produits dits industriels est indéniable.

 

Courage politique

Faut-il parler de risque au consommateur ? Cette question dépasse largement le strict champ de la consommation. Le principe de précaution est devenu non pas une règle de sécurité mais d'interdit. Or le risque, même minime, est partie intégrante de l'activité quelle qu’elle soit. Le consommateur n'a probablement pas envie d'entendre que les nouvelles formes de consommation internationalisées, loin d'estomper les problèmes sanitaires, vont les relancer ! Le CNA invite à dire "que l’on prend des mesures mais que l’on ne maîtrisera jamais la complexité du vivant". Cette position nécessiterait un réel courage politique pour émerger.

Pourra-t-on demain parler au consommateur final comme s'il était adulte ? C'est un peu la question très sérieuse posée par le CNA aux filières de production !

INFO

Le CNA a rendu son avis intitulé Communication et alimentation : les conditions de la confiance, le 11 décembre 2014.

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