Terra 27 avril 2015 à 08h00 | Par Paul Jegat

Les coopératives à l'heure de la "coopétition"

Consumérisme aveugle, capitalisme sauvage, goinfrerie spéculative des marchés financiers, pollution et dérèglement climatique... bienvenue à Coop de France Ouest qui, le temps d'une assemblée générale, la semaine passée à Rennes, s'est laissée convaincre que les maux de la planète valaient bien un changement de cap radical.

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La croissance, oui, mais de quoi ? "Nous avons utilisé 80% des ressources fossiles, il ne nous en reste que 20%, comment allons-nous faire ?", interrogeait Yannick Roudaut. Avec une nouvelle appréhension du monde, plus de coop&eacu © Kibae Park / ONU Yannick Roudaut intervenait vendredi dernier à Rennes devant les représentants des coopératives du grand Ouest (Bretagne, Pays de la Loire, Basse Normandie) réunis dans Coop de France Ouest. Il se définit comme "con © Terra

Dans l'assistance, le banc et l'arrière banc de l'ensemble agricole et agroalimentaire coopératif du grand Ouest. À la tribune, un invité décoiffant aux boucles rebelles mais ordonnées, Yannick Roudaut. A l'aube du XXIe siècle, l'ancien expert boursier a eu la révélation qu'il était temps de reconsidérer notre manière de penser et d'agir. Il plaque tout pour mettre sa vie en conformité avec ses idées et en fait profession. Mi-philosophe, mi-essayiste, mi-historien, sociologue et économiste, il est aujourd'hui consultant en "stratégie soutenable" et a créé avec son épouse une maison d'édition "la mer salée" grâce à laquelle se propage l'idée que le monde vivrait aujourd'hui une rupture comparable à celle de la Renaissance, il y a cinq siècles.

Marche arrière, il y a 7 000 ans, l'homme découvre qu'il peut enfin se poser, se nourrir autrement qu'en courant après les lapins et qu'en avalant des glands. Il sème ses premières graines et récolte sa nourriture... Le temps se serait écoulé et le monde se serait organisé sur cette cette base jusqu'à ce que quelques révélations majeures viennent troubler cet ordre des choses. Christophe Colomb découvre un nouveau monde et bientôt Galilée prouvera que la Terre n'est pas le centre de l'univers. Rien que ça ! Plus redoutable encore, le savoir se transmet grâce à l'invention de l'imprimerie. Ce grand bouleversement de l'histoire des XVe et XVIe siècles porte un nom, la Renaissance. Yannick Roudaut ose le raccourci et affirme que notre temps a tout à voir avec cette Renaissance. Les nouvelles ruptures émergent avec l'invention d'internet, dans un monde désormais confronté à la réalité de l'épuisement des ressources naturelles. "Nous sommes complètement inconscients, toute notre économie repose sur les matières premières. Nous avons utilisé 80 % des ressources fossiles, il ne nous en reste que 20%, comment allons-nous faire ?", énonce l'invité de Coop de France Ouest, "On se heurte au mur des ressources, il faudrait cinq planètes pour continuer à ce rythme. Et on voudrait tous accéder au même standard de vie avec des ressources limitées".

Trop d'argent

Fini le "prêt à jeter" annonce Yannick Roudaut en prolongeant sur le dérèglement climatique, il en observe les effets partout dans un monde dont les certitudes s'écroulent. Les alliances militaires s'effritent et la guerre est aux portes de l'Europe. "Même la guerre au Mali est aussi une guerre de ressources", ajoute-t-il. Les alliances diplomatiques elles-mêmes se désagrègent, preuve en est avec la solidarité européenne chancelante à l'épreuve de la crise. Non, rien ne va plus comme avant. "Quand tout va mal, on attend des politiques les décisions pour que tout aille mieux. Or, les élites, incapables de concevoir un autre monde, précipitent l'effondrement", affirme le consultant en stratégie soutenable. Il en veut pour preuve les milliards de liquidités injectées dans l'économie "sans contrepartie des banques" et - sept ans plus tard - sans la moindre relance. "Il y a trop d'argent sur les marchés financiers, la bulle risque d'éclater et ça fera très très mal", prédit l'ancien expert boursier.

 

S'ouvrir à la pensée complexe

Dans la salle, chacun s'enfonce dans son fauteuil et pressent l'apocalypse. "1 % de la population du monde possède 48 % des richesses" assène Yannick Roudaut en interrogeant l'assistance "quel est le sens de l'économie, pour qui, pour quoi ? La croissance, je ne suis pas contre, mais la croissance de quoi ?". Vient la sentence, il faut "une nouvelle appréhension du monde", une renaissance donc, comme il y a 500 ans. Et avec elle, la nécessité de s'ouvrir à la "pensée complexe". Le silence de  l'assistance est assourdissant. Yannick Roudaut évacue l'antagonisme entre croissance et décroissance, "arrêtons de penser en silo" dit-il et énonce les exemples de ces "barbares numériques qui font voler en éclat nos certitudes", le tout nouveau Airbnb qui révolutionne le tourisme, Uber qui casse le monopole des taxis, BlaBlaCar qui institue le co-voiturage sans oublier le géant Google qui développe aujourd'hui le concept de la voiture sans chauffeur après avoir inventorié tous les coins et recoins de la planète, même le désert filmé à dos de chameau. Cette révolution numérique compte ses premières victimes, l'encyclopédie Universalis est en dépôt de bilan, asséchée par Wikipédia. Et Kodak a disparu, rideau !

L'auditoire s'emballe quand le consultant expose les extensions  d'Amazon,  désormais engagé dans la livraison de produits frais à domicile. Après les Etats-Unis, le système se déploie désormais en Allemagne, bientôt en France. La salle comprend que cette nouveauté-là porte en elle d'autres révolutions, pour l'agriculture et l'agroalimentaire.

 

L'usage plutoôt que le bien

Yannick Roudaut n'émet aucun jugement, il constate seulement que ces changements ne se situent pas dans une logique de "bâtisseur". "Les bâtisseurs eux essayent de faire mieux", avance-t-il. "Les alter, les communers, les locavores, les végans sont un peu comme les premiers chrétiens de l'empire romain", ose cette fois le conseiller en stratégie soutenable, "ils font que ce qui était un épiphénomène devient un phénomène de société". "Les gens mangent de moins en moins de viande, on n'est pas au bout de ce changement là", prédit-il.

D'autres changements s'annoncent encore avec l'émergence de nouvelles formes de partage, d'une coopération qui devient une force... "D’un système pyramidal, on va vers un modèle latéral. L'appauvrissement nous pousse vers la mutualisation des biens".  Coopération, partage, mutualisation donc, les dizaines de présidents de coop qui depuis une heure déjà encaissent les coups peuvent enfin envisager qu'ils ne sont pas totalement déconnectés. "On entre de plain pied dans une économie collaborative", insiste Yannick Roudaut, l'essentiel des évolutions tournent autour de l'aspiration à "acheter l'usage plutôt que le bien". Cette nouvelle consommation repose sur une logique transposable à l'économie toute entière. Le conseiller avance le concept de la "coopétition", où seraient partagées entre concurrents les activités non stratégiques. S'ils n'avaient qu'une piste à explorer à l'issue de cette avalanche d'idées neuves, les dirigeants de coopératives pourraient bien ne retenir que celle-là.

Méditation

"Si nous n'avions pas aboli l'esclavage, nous n'aurions pas trouvé la machine à vapeur" avance Yannick Roudaut. En prolongement de ce conctat, il affirme que "le XXIe siècle sera celui de l'abolition de la pollution". "Il faut en finir avec l'esclavagisme environnemental" insiste-t-il en rappelant qu'il y a trois siècles, l'esclavage était "normal". "Aujourd'hui, ça nous choque".

 

Coop de France Ouest en chiffres :

1 000 coopératives et 450 filiales en Bretagne, Pays de la Loire et basse Normandie


61 000 salariés


25,7 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2013


2/3 des coopératives ont une activité à l'international pour 20 % de leur chiffre d'affaires (en moyenne)


9 agriculteurs du grand Ouest sur 10 adhèrent à une coopérative au moins.



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