Terra 23 octobre 2014 à 08h00 | Par J. Dube

Jean Paul Kerrien - l'économie fer de lance du développement du territoire breton

Président de la caisse régionale de Crédit agricole du Finistère, Jean-Paul Kerrien, 53 ans, marié, trois enfants, est aussi président de Crédit agricole en Bretagne la Fédération bretonne du Crédit agricole. Mais il tient à se présenter, avant tout, comme un agriculteur finistérien. Maraîcher bio, il produit avec son fils des légumes de plein champ, sous serre plastique, et des champignons. Il a accordé à Terra un entretien pour partager sa vision de l'économie, et du développement de son territoire.

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Jean Paul Kerrien Président de Crédit agricole en Bretagne
Jean Paul Kerrien Président de Crédit agricole en Bretagne - © Terra

Vous êtes depuis quelques semaines le nouveau président d'Investir en Finistère. Quel est le rôle de cette association. Pourrait elle s'attaquer aussi aux maux dont souffre notre région ?


Jean-Paul Kerrien. Notre ambition est de mettre Brest et Quimper à 3 heures de Paris. Aujourd'hui, on en est loin. Le Finistère présente très clairement un défaut d'attractivité résidentiel et un déficit d'attractivité économique. À l'échelle de la Bretagne, la population en Ille-et-Vilaine progresse, mais plus on s'approche de "la pointe", plus cela baisse… sauf bien sûr en bord de mer dont le tropisme pose d'autres difficultés. Notre ambition est de maintenir les centres de décision en Finistère et si possible d'en faire venir d'autres. La liaison nouvelle Bretagne-Pays de la Loire était une opportunité. Nous avons bâti une autre proposition. La liaison ferrée Brest-Quimper est en très mauvais état. Nous voulons faire d'une pierre deux coups : réaménager, ré-irriguer le territoire en recréant un lien Brest-Quimper vers Nantes-Rennes en train, directement vers les aéroports, pour un budget équivalent à ce qu'avait prévu RFF. Avec cette proposition nous voulons irriguer tout le territoire breton et raisonner le territoire dans sa globalité, en le rapprochant de Brest, de Nantes, ou de Rennes.


Les difficultés de certaines entreprises de l'agro-alimentaire de la région sont elles à l'image de l'économie agro-alimentaire bretonne ?


J-P.K. Non. Je pense qu'elles ne sont pas à l'image, ou l'image de ce qui se passe. Il existe effectivement un secteur, celui de l'abattage, qui a des difficultés. Mais le reste se porte plutôt bien et est plutôt bien positionné sur ses marchés. On a souvent parlé du manque de production de valeur ajoutée en Bretagne mais j'ai l'impression qu'on est en train de rattraper notre retard. Des outils comme Laïta, créent aujourd'hui de la valeur ajoutée. J'ai aussi d'autres exemples en porc et en volaille.


Lors de la conférence de presse du Space vous avez souhaité que l'agriculture reprenne le chemin du développement. Est ce vraiment possible ?


J-P.K. Je persiste. ! Une des causes des difficultés de l'abattage c'est la diminution de la production. J'ai entendu le ministre indiquer qu'il faut assumer les 25 millions de porcs en France. Allons y ! S'il y a un endroit où l'on peut le faire, c'est ici. Il y a tout ! L'abattage, la transformation, les éleveurs, les usines d'aliment, on a tout sur place ! En lait, si les Chinois sont venus s'installer à Carhaix, ce n'est pas le fruit du hasard. Ils ont réfléchi leur projet. Je suis pour qu'on reprenne un développement tout en respectant les normes environnementales. Il ne s'agit d'ailleurs pas à mon sens d'un développement mais d'un rattrapage, un retour à un niveau que l'on a déjà connu. Avec l'administration, il faut convenir d'un engagement réciproque basé sur une obligation de résultats plus que de moyens. Alors l'agriculture, les industries agro-alimentaires, reprendront du poil de la bête et la société y trouvera son compte.


La question peut se poser pour le marché de la volaille : faut-il que l'agriculture française, ou européenne, réduise ses ambitions à la seule fourniture du marché intérieur ?


J-P.K. Sérieusement je ne crois pas. 4 milliards d'euros sont réalisés à l'export depuis la Bretagne. Cela contribue à la balance commerciale française. Nous avons ici beaucoup d'atouts, il faut continuer. Certains secteurs doivent sans doute être réorganisés, mais nous avons ici des gens bien formés, des industries efficaces, un encadrement compétent. Nous avons aussi un climat qui permet d'avoir de l'herbe et donc du lait à pas cher ! Nous sommes compétitifs. L'agro-alimentaire, ce sont 45 000 emplois qu'il faut absolument maintenir. Le discours qui consiste à vanter les circuits courts, je l'entends. Mais il y a une place pour tous les systèmes, en production de proximité, à l'export, en bio, en agriculture raisonnée, etc. Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même entonnoir. La France a fait le choix de la diversité. Il faut l'assumer, les différents systèmes doivent pouvoir continuer à prospérer.


Le Crédit agricole s'est associé à 22 acteurs de la transmission pour la signature d'une charte à la transmission lors du Space. Qu'attendez-vous de cette signature ?


J-P.K. Il y a plusieurs pistes. Chacun fait le constat que le renouvellement des générations n'est pas acquis, que certaines exploitations ne trouveront pas de repreneur. L'ambition est de faire en sorte de travailler ensemble et que chaque organisation signataire joue son rôle dans la transmission. Cette étape se prépare cinq ou dix ans avant. Demain, nécessairement, il y aura plus de transmissions entre tiers. Ces gens ont aujourd'hui une très bonne formation, il faut être en capacité de les accueillir, et de bien les accompagner, c'est une des ambitions de cette signature. Dans le Finistère nous avons mis en place une SAS pour entrer au capital de certaines exploitations et pour faire du portage de capital (hors foncier). C'est une expérience finistérienne, mais je sais que les autres départements réfléchissent aussi à des solutions sur ces questions. Nous allons doter notre SAS de 5 M€ chaque année pendant 5 à 7 ans, sur les résultats de la caisse régionale. Cette société indépendante a vocation à accompagner des transmissions d'exploitations agricoles avec un niveau important de capitaux, par exemple sur des projets en porc ou serres.


Un jeune qui voudrait reprendre un atelier de 600 à 700 truies, va devoir financer de l'ordre de 4 M€. Or à 30 ans - et c'est beaucoup - il aura peut-être réussi à économiser 25-30 000 € ! En tomates, sur un projet de reprise de 6-7 ha de serres, avec de la cogénération, le montant du capital à reprendre atteint assez vite 8 à 10 M€.


Pratiquement, comment allez-vous procéder ?


J-P.K. Le but n'est pas de "prendre le pouvoir". On se limite à un plafond de 33% du capital. Mais l'ambition est de participer avec tous les partenaires du monde agricole, le groupement, le cédant, le Crédit agricole… Nous voulons que chacun prenne ses responsabilités et agisse. Nous souhaitons sortir du capital de l'exploitation au maximum au bout de sept années, récupérer notre capital, pour pouvoir recommencer sur un autre projet. Notre ambition n'est pas de gagner de l'argent, mais il faut reconnaître que sur des projets de l'ordre de 2 à 5 M€, il existait un "petit trou dans la raquette" des mesures d'accompagnement. Pour des projets plus gros, type PME, PMI, artisans, commerçants il existe, d'autres solutions. Nous visons l'accompagnement de deux à trois dossiers par an. Pour démarrer…


Ce projet peut bouleverser bien des choses !


J-P.K. Des expériences existent dans le milieu de l'industrie, mais l'ouverture du capital des exploitations n'est pas quelque chose d'acquis dans le milieu agricole. Il reste quelques freins ! Ces évolutions contribueront à faire évoluer la culture d'entreprise. Ces dernières sont quelquefois devenues des PME. Or ce que le dirigeant actuel a construit petit à petit, il veut le transmettre d'un seul coup. Notre expérience tente de proposer une solution à la fois pour intervenir en haut et en bas de bilan. Nous fixons aussi à ce fonds, une vocation de "start-up" d'entreprises tournées vers la mer, d'entrer au capital pour des projets un peu novateurs et de jouer la complémentarité. Je suis convaincu qu'il est possible de trouver des complémentarités entre la terre et la mer, avec aussi les ostréiculteurs. C'est un secteur qui connaît beaucoup de possibilités de développement, en lien avec ce qui existe déjà. Nous y croyons très fort et nous souhaitons être présents en accompagnant des projets novateurs. Au début, ces projets seront sans doute des compléments d'activité avec l'espoir d'en faire à terme un revenu, une activité principale. Notre engagement est de long terme, et nous souhaitons travailler avec le maximum de partenaires.


Entre internet et la proximité, quelle évolution au niveau du Crédit agricole ?


J-P.K. Notre ambition est à la fois de développer les services par internet, et de maintenir notre proximité. L'agriculture reste un axe fort que l'on tient à conserver ou investiguer un peu plus. Nous visons 100% de part de marché et 100% de financement des projets viables. Nous voulons aussi être très présents sur les marchés de la santé et du vieillissement avec les services qui peuvent aller autour. Nous avons fait en Bretagne le choix de conserver les agences pour conserver la proximité. Aujourd'hui, moins d'un client sur deux vient en agence. Mais quand ils y viennent, ils cherchent un conseil pointu, ils savent ce qu'ils veulent. À nous d'être à l'écoute, disponible, et d'être en mesure de proposer un accueil et un conseil d'un haut niveau. Notre souhait est d'offrir des compétences à proximité du client, tout en restant avec le même nombre d'agences. Je suis pour ma part convaincu qu'internet peut être l'opportunité de relocaliser des emplois et de conserver des personnes dans des agences de proximité, à l'inverse du discours habituel d'aujourd'hui !

 


propos recueillis par Jean Dubé

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